Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Au-delà de la guerre de tranchées

Un texte de Christophe Haleb

Chapeau : Le chorégraphe Christophe Haleb revient sur « l’affaire » Danse à Aix (voir notre précédente newsletter) et propose une réflexion qui s’aventure « dans les champs de l’art chorégraphique, du politique et de la démocratie ».

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : texte d'artiste (Mots-clés : )

Genre Ressource : texte d'artiste

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Christophe HALEB / La Zouze chorégraphe

Texte : Tant de lieux ne sont déjà plus l’affaire des artistes mais des seules directions qui font autorité.
Les structures de production et de diffusion sont souvent des fins en soi, et le bon entretien des pelouses juge son propriétaire.

Petit retour en arrière, été 2003, Danse à Aix et son directeur ne comprenaient pas que l’édition d’été puisse être annulée pour cause de crise sociale liée aux luttes de l’intermittence. En ces temps reculés le festival d’Aix, dernier de la liste à passer son oral après la fournaise hexagonale mettait en scène dans un gymnase au trois-quarts vide, son annonce d’annulation comme une affaire privée.
Dans un moment rendu avec force à l’intérêt public, par l’acuité des débats et des corps impliqués dans la réflexion qui allait nourrir le petit monde rouillé de la danse et plus largement celui de la culture, la direction du festival, en gardien de l’héritage, ménageait la chèvre et les choux. Le décalage des propos, dans le contexte politique, pointait déjà les prémices d’une mort annoncée.
Alors qu’un peu partout ailleurs, les lignes de démarcation s’étaient organisées avec convivialité et force de proposition à l’appui, l’arrêt momentané du flux festivalier permettait de poser la situation.
Le festival Danse à Aix voulait se faire plus gros que le bœuf et ironie du sort, aujourd’hui le politique le fait éclater dans une deuxième vague de manœuvres.

Automne 2005, un peu plus tard dans l’histoire de France
Suite de l’épisode

En quoi, le phénomène d’absorption du festival Danse à Aix par un plus gros poisson, peut - il nous questionner dans notre rapport au politique, dans nos implications sur les terrains de l’art et celui de l’invention de la démocratie?
Qui sont les autres poissons en pâture pour de plus gros ventres en attente de nourriture ?
En dessous des affaires, il y a toujours une partie submergée pour tenir l’équilibre de l’édifice. Celle qui nous occupe actuellement trouvera son dénouement, après de nombreux rebondissements épiques, mais au-delà du caractère affectif que prend cette histoire certainement liée à son passé, à son héritage/ filiation, et à la personnification des lieux de production et de diffusion, on peut se demander ce que recouvre cette crise ! Et tenter de comprendre devant les stratégies liées aux partitions du territoire chorégraphique aixois, ce que veut dire cette nouvelle (ré)partition de l’espace dans nos pratiques artistiques et politiques.

Une des questions que pose le problème de la (re)distribution des positions dans le milieu culturel serait de comprendre les logiques qui poussent des pouvoirs publics et des opérateurs culturels de terrain à détruire des « professionnalités » et des créativités. Et d’y apporter des solutions responsables politiquement et des valeurs citoyennes.

Vers quoi ces nouvelles attributions des espaces culturels, politiques et économiques tendent-elles à évoluer ?
Quelles en sont les répercussions concrètes pour les équipes artistiques et les publics ?
Que devient la notion de pluralité des esthétiques et des productions ?
Pour quelles répartitions des savoirs ?



La privatisation d’un espace public, représenté ici à travers un lieu de diffusion, par la ville et la Communauté de Communes du Pays d’Aix, nous renseigne clairement sur les capacités de la République à faire main basse sur des structures impliquées dans la transformation de la société.
Il ne s’agit pas ici de demander à l’état d’empiéter de façon croissante sur la société, mais d’Elargir la sphère publique, comme le dit bien Jacques Rancière : cela veut dire de lutter contre la répartition du public et du privé qui assure la double domination de l’oligarchie dans l’état et dans la société… Comment faire reconnaître, le caractère public de types d’espaces, de relations et d’institutions considérés comme privés ?

Cette dernière manœuvre politique nous donne l’occasion de mesurer la véracité des valeurs qui nourrissent l’idée de la République. Si la République est pensée comme un système d’institutions, avec ses structures culturelles, ses écoles, et ses opérateurs, l’Etat et les villes sont censés distribuer à travers elles des éléments nécessaires à la formation des hommes et des citoyens.

De quelles marges de manœuvre la danse et les structures de production interdépendantes disposent-elles pour contribuer à ré-articuler des projets si fortement démultipliés ? La question est de trouver les moyens de re-construire des interfaces, des coopérations, là ou les terrains d’investigation de l’art sont particulièrement diffus dans la vie, dans la société comme dans l’éducation. Ces trois branches de l’existence me semblent être les premiers espaces à bénéficier directement des contacts avec l’art. L’entretien de cette interrelation entre l’art et le monde environnant est un élément de grande importance pour garder la notion de démocratie vivante. Il s’agit de notre capacité d’agir pour la faire évoluer dans un présent à travers des actes singuliers et précaires.

Le peuple est souvent nu dans son rapport au pouvoir, la transmission de l’idée de démocratie relève du bon vouloir de chacun, elle n’est pas sous garantie institutionnelle. Elle ne trouve pas son fondement dans la nature des choses, mais dans le désir des hommes à co-habiter les uns face aux autres, avec la simplicité volontaire de celles et ceux qui trouvent toujours de la joie à (re)découvrir le quotidien, pour mieux se projeter dans ce qui arrive. Les mouvements d’expression démocratique déstabilisent toujours un tant soi peu les habitudes de ceux qui détiennent et exercent une certaine autorité.

Dans le monde réel d’aujourd’hui, celui de la misère et de l’exception, le travail de l’artiste et du politique, de l’humain et du citoyen, ne se situe plus uniquement sur le plan symbolique. La vie et son quotidien sont un apprentissage, les artistes avec les opérateurs culturels et les politiques doivent chercher à rendre possible les conditions de la pluralité des esthétiques de vie. La persévérance de chacun d’entre nous, à réaliser des modalités de rencontres pertinentes entre des œuvres et des publics, à générer des économies mixtes, faites de coopération humaine, d’échanges de savoir, d’inventions et de partages d’outils, de convergence de médiums, et de pratiques, nourrit et entretient simplement le terrain commun de la condition publique.

Cela a certainement plus à voir avec le jardinage des idées et l’espace en mouvement que la guerre des tranchées proposées aux médias.
Il y a plusieurs manières de cultiver un jardin, elles informent toujours sur le rapport qu’entretien le praticien avec le monde. L’attention et l’intention portées à la production de sens, à ce qui stimule nos perceptions intimes, dans l’écoute de ce qui est environnant, la connaissance du paysage et de ses variétés, au temps que l’on se donne pour voir, toucher et être touché.





Tout cet ensemble de gestes et de pratiques est l’élan nécessaire, la poussée initiale pour entrer en contact avec soi même, et communiquer de façon fluide avec ce qui se passe dehors, pour nourrir les flux, oxygéner les cellules, dans le tissu mouvant de nos relations à l’autre, à l’inapproprié, à la différence.

Les modèles changent, c’est une affaire de représentation, les habitudes de consommation de l’espace se déplacent aussi. D’autres goûts d’inattendu pour nos palais domestiqués sont à générer ! Les danseurs sont des travailleurs publics du corps, ils se nourrissent aussi de l’échange avec les hommes, du commerce des savoirs, c’est-à-dire équitablement, d’égal à égal. Dans un mouvement toujours fluctuant, le danseur nomadise, déterritorialise à la surface du corps ses affects et ses passions.
La danse, comme un art de la métamorphose et de la transformation de la matière, est un processus de recherche et d’expérimentation à l’œuvre actuellement dans le travail de la production. Elle sert d’étalon pour mesurer dans une réalité de marché, combien la notion d’interdépendance réciproque est un moyen de générer des objets, matériel et immatériel pertinent, de coopération fondamentale dans la cohérence d’un projet, comme dans les conditions de sa réussite.
La confrontation dynamique entre artistes, collectifs, et publics, avec des objets d’observations diverses et des esthétiques de vie différentes, nous donne des outils pour continuer à nous construire d’autres représentations dans le jeu social, et à y déstabiliser nos certitudes, tout en sachant revenir à soi.

Par ailleurs si toute cette histoire de redistribution des positions, des économies d’échelles et des opérateurs culturels nous intéresse particulièrement, c’est parce qu’elle pointe nos agissements dans le contexte de décentralisation des pouvoirs de l’Etat en région.

Qu’en est-il du mouvement de la décentralisation des pouvoirs vers les régions ?
Quelles sont les implications économiques dans la réalité du travail de l’art et des compagnies ?
Dans quelles marges de manœuvres et d’interdépendance mutuelle, institutions régionales et départementales, lieux de production et équipes artistiques, opérons-nous pour continuer à ré-articuler véritablement des projets déjà démultipliés avec la nouvelle constitution du travail représentée par l’intermittence ?

Aujourd’hui alors que la politique culturelle peut observer l’incohérence de son système d’organisation, l’art est un moyen d’imaginer la cohérence du monde.
Le problème actuel semble être lié à l’interaction des différents systèmes entre eux. La danse parle de radiation du nombril, ou comment libérer le Centre d’énergie pour retrouver une mobilité chez le receveur, dans les périphéries du corps. Le périphérique et le central, la radiation du nombril, la colonne vertébrale, les mains et les pieds, l’initiation du mouvement à partir du sensitif, de l’organique, du toucher. Les rapprochements entre l’architecture corporelle et l’espace architectural sont nombreux, l’architecture est politique, il y a matière à stimuler son schéma perceptif, pour se configurer d’autres représentations, d’autres qualifications et usages de l’espace comme du corps.

Le résultat de toute cette crise de l’appareillage public, admirablement bien orchestré de part et d’autre des autorités politiques et civiles, commence à remettre en cause et en jeu le problème de la distribution des savoirs, dont la République Française est la garante. Tout cela, articulé aux (re)distributions des positions dans le monde de la politique culturelle, pose les questions de partage du territoire et de l’argent.




C’est le nerf de la guerre, à Aix comme ailleurs, mais soyons vigilants à ce que les notions de pluralité, de différence, de singularité, d’étrangeté, dans tout cet imbroglio d’intérêts privés et publics ne se retrouvent pas réduites en poussière.

Les artistes sont avant tout des praticiens de l’espace, et des cultivateurs de poussières, ils savent donner aux temps difficiles des tournures en formes de châteaux de sable. Pour l’inauguration du Centre Chorégraphique, la ville d’Aix pourrait peut-être accueillir le plus grand festival de châteaux de sable du monde !

La démocratie est-elle soluble dans la crise?

Et le public dans tout cela, celui à qui l’on adresse la production d’une pensée en acte, une danse, un rêve, une bifurcation de réalité, est-il encore dans la pluralité de choix ?

Faites vos jeux, rien ne va plus, la danse à Aix comme ailleurs se retrouve à la rue.
Mais saura-t-elle y rester, dans la proximité avec le quotidien urbain, pour en subvertir momentanément les usages, au plus proche des gens.

Le chantier est toujours ouvert au public, pour réfléchir à une nouvelle constitution du travail appropriée à l’évolution des procédures de travail, et à l’amélioration des conditions de ceux qui deviennent de fait inappropriés au modèle unique proposé par la République.

On imaginerait travailler en interdépendances mutuelles, et coopérer dans l’activité et la délibération professionnelle, pour préserver et maintenir la qualité d’un travail de création et de recherche.

Christophe Haleb
(Marseille, octobre 2005)

Ce texte est également sur www.ladanse.com, qui a mis en ligne un dossier sur Danse à Aix.


Date de publication : 03/11/2005


Mots-clés : politique culturelle, danse contemporaine
Inséré le : 02/11/2005 00:00
Thèmes : politique générale, danse contemporaine, politiques culturelles,