Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Hommage à Aby Warburg
Le dimanche 23 octobre dernier, sur Radio Nova, Brigitte Cornand donnait à entendre la retransmission auditive d’une performance organisée par Joan Jonas avec le musicien de jazz Jason Moran autour de l’œuvre consacrée à Aby Warburg qu’elle expose actuellement à la DIA Art Foundation de New York.
Joan Jonas, performer américaine apparue sur la scène artistique à la fin des années 1960, dans le sillon des chorégraphes Lucinda Childs, Yvonne Rainer et aliae, et des activités de la Judson Church à New York, est avant tout considérée comme une artiste de l’image cinémato- ou vidéographique. Utilisant à la fois la performance, la vidéo et le son dans ses installations, elle monte des dispositifs d’expression complexes qui ne sont pas censés pouvoir se réduire à un seul de leurs éléments. Une photographie de The Shape, the Scent, the Feel of Things, prise dans son état des mois de mai et juin 2004 à l’université de Chicago (voir www.renaissancesociety.org), montre par exemple pas moins de cinq projections sur écran différentes, auxquelles il faut encore ajouter une bande-son. Et pourtant…
Alors qu’elle travaillait récemment sur la poétesse Hilda Doolittle (1884-1961) (Lines in the Sand, 2004), Joan Jonas glisse aujourd’hui d’un vers de l’auteur – The Shape, the Scent, the Feel of Things (« La forme, le parfum, la sensation des choses) – à une installation consacrée à l’historien d’art allemand Aby Warburg (1866-1929). Ce faisant, elle dépasse le cadre proprement intimiste et féministe de sa réflexion pour s’interroger sur l’art et ses représentations, sur le drame, fondamentalement humain, de la folie, de l’aliénation et de la mort, sur les rapports expiatoires que ceux-ci peuvent entretenir. Aby Warburg fut, en effet, lui-même confronté à ces parts obscures de l’humanité, et de la sienne en particulier, puisqu’il est interné en 1918 à la clinique de Bellevue à Kreuzligen, sur les bords du lac de Constance, en raison de graves troubles mentaux, développant angoisse et obsession. Cinq ans plus tard, en 1923, et suivant les méthodes de l’hôpital, il est invité à prononcer une conférence devant le personnel soignant et les patients afin de prouver qu’il est à nouveau sain d’esprit ; il choisit de s’attacher, pour cette occasion, non pas à sa spécialité universitaire – l’art de la Renaissance italienne – mais à un rituel anthropologique qu’il a pu observer lors d’un voyage en 1896 chez les Hopis du Nouveau-Mexique et qui a pour objectif, à travers une danse placée sous le signe du serpent, de transcender collectivement l’angoisse que l’homme peut ressentir face aux forces de la nature. En d’autres termes, lu à l’échelle universelle, il montre comment à travers l’élaboration de figures symboliques – ici le serpent, mais ailleurs d’autres expressions iconographiques et souvent artistiques –, l’être humain appréhende ses angoisses fondamentales.
Joan Jonas aurait, elle aussi, assisté à de semblables rituels. Son hommage à Aby Warburg peut donc être perçu non seulement un tribut intellectuel à la pensée originale et historiquement pertinente de celui-ci mais aussi, et surtout, comme un sentiment de « re-connaissance » de l’expérience vécue et des questions posées, acceptation totale, quelque part, de la réflexion avancée, jusqu’à en faire elle-même usage : à ce titre, la mise en scène de l’internement de Warburg, à travers des voix d’infirmières et des bruits d’hôpitaux, ainsi que l’interprétation masculine du texte de sa conférence, bien que dans sa version anglaise (Images from the Region of the Pueblo Indians of North America), jouent de la représentation biographique dans une équivocité surprenante. La participation du musicien de jazz Jason Moran, lors de l’événement live organisé ces 22 et 23 octobre, a probablement apporté une intensité dramatique supplémentaire, rendant l’hommage encore plus mystique et le voyage bien plus qu’initiatique. C’est dans ces conditions, en tous cas, que la sensation de « sentir ensemble » est devenue émotionnellement irréfutable au fil de l’heure et demie de retransmission radiophonique, laissant pour seul regret de n’avoir pu rencontrer la part plastique de l’œuvre.
Céline De Potter
Joan Jonas, The Shape, the Scent, the Feel of Things, à la DIA Art Foundation de Beacon, à New York, a priori jusqu’au 4 novembre 2005. www.diabeacon.org
Publié le 2005-11-03
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu
Thème(s) : art sonore, art visuel,
Mot(s) Important(s) : performance, histoire,
Artiste(s) : Joan JONAS (performeur), Aby WARBURG (historien d'art),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :