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La beauté du geste non-violent


Ea Sola à Paris



La chorégraphe franco-vietnamienne Ea Sola crée au Théâtre de la Ville, du 7 au 10 novembre, Sécheresse et Pluie. Vol. 2. C’est avec de jeunes danseurs du Ballet de Hanoï qu’elle remet sur le métier une chorégraphie composée voici dix ans avec des paysannes âgées.


« La patrie m’a appris l’exil, et l’exil m’a appris la patrie », disait le grand poète turc Nazim Hikmet… Il est un pays dont le nom pourtant paisible est indéfectiblement lié à la dureté de la guerre. Vietnam. Ce pays, Ea Sola en est originaire. Née dans la guerre, puis mise à l’écart, exilée par un père soucieux de préserver son avenir. Jeune femme errante, arrivant sans repères à Paris en 1978, émigrante d’un autre bord, plante déracinée. La souffrance, dira t-on, d’une terre natale laissée au loin, mais jamais vraiment abandonnée. Elle n’a pas de nom, n’est pas artiste, ne sait pas vraiment ce qu’elle inaugure lorsqu’elle se tient immobile des heures entières, pour rien, dans des rues de Paris. Sa façon à elle de ne pas céder, présence énigmatique dans le quotidien d’un Occident étranger. Dire ensuite sa rencontre avec le butô nomade de Min Tanaka, l’amitié qui naît avec Felix Guattari, Roland Topor. Au milieu des années 80, quelques spectacles, façon butô, encore trop informes. En 1989, Ea Sola décide de retourner au Vietnam, qu’elle parcourt du Nord au Sud, parvenant à glaner les autorisations nécessaires pour entrer dans certains villages, y fouiller la mémoire d’avant guerre en persuadant des paysannes âgées de lui montrer des danses traditionnelles et villageoises, occultées par le régime communiste. Comme s’il fallait rendre au Vietnam une part de son histoire, témoigner d’une beauté anonyme recouverte par les clichés et séquelles de la guerre. Ce travail, de défrichage et de création , Ea Sola l’a d’emblée pensé vers un dehors : comment l’Europe pouvait-elle appréhender cette culture – ou, pour le dire autrement cette âme – d’un peuple au fond ignorée ? « Le Vietnam était encore absent de la scène internationale, note t-elle. Je ne comprenais pas ce manque. Et c’est ce qui m’a conduit à la source d’une réflexion majeure, pour découvrir des raisons historiques et des divergences de pensées du monde des puissances, excluant et occultant des millions d’individus. » Mais Sécheresse et Pluie, le spectacle qui en est issu, créé à Douai en 1995, n’est en rien le produit d’exportation d’un exotisme à bon marché. Ce spectacle, Ea Sola l’a conçu avec celles qu’elle appelle « des dames » : des paysannes toutes âgées de plus de 60 ans, qui n’avaient jamais eu la moindre expérience de scène, mais qui avaient traversé deux guerres et avaient en elles « le patrimoine gestuel de la civilisation paysanne ancienne ». Leur seule présence, doucement animée de pas flottants et de gestes recueillis, légèrement hiératique mais dénuée de toute emphase, suffisait à faire passer l’émotion d’une dignité humble et justement splendide, debout dans le monde. Les portraits de disparus anonymes, visages fantômes d’un pays meurtri dans sa chair, y étaient brandis comme l’incessant rappel d’une douleur ineffaçable.
Avec Sécheresse et Pluie, Ea Sola réussissait à faire entrer son pays sur la scène internationale, comme elle l’envisageait. A Hanoï même, où le spectacle fut donné, cette chorégraphie d’un genre nouveau venait montrer que le Vietnam pouvait produire une expression contemporaine de sa propre culture, sans renier sa mémoire ni importer et copier des canons esthétiques passe-partout. Les réactions ne furent pas toutes enthousiastes ! Les tenants d’un folklore embaumé, tous les gardiens d’un art officiel (il n’existe au Vietnam aucune compagnie indépendante de théâtre ou de danse) voyaient leur sanctuaire menacé… Mais Ea Sola a tenu bon. Et elle a vécu comme une vraie consécration la diffusion à la télévision vietnamienne en 2002, en plein Mondial de football, d’un documentaire sur son travail : « Ce que les Vietnamiens ont pu découvrir, à travers l’écran de la télévision : une danse, une musique et un chant, qu’ils reconnaissaient mais qu’ils n’avaient encore jamais vus ni entendus de cette manière-là. » Dix années se sont écoulées depuis la création de Sécheresse et Pluie. Entre temps, Ea Sola a créé trois autres pièces, toutes présentées au Théâtre de la Ville : Il a été une fois, en 1997, imprégné de la musique et du chant du Tai Tu (sud du Vietnam) ; Voilà Voilà, en 1999, où se mêlaient les traditions musicales du Tuông, du Chèo et du Ca Trù, mais où un violoncelle venait dialoguer avec un orchestre de percussions ; et enfin Requiem, en 2000, étourdissant voyage sonore et mouvement commun d’une vingtaine d’interprètes « dans la lumière de maintenant », celle qui voit le Vietnam avancer dans la modernité de sa jeunesse, qui conquiert sa liberté et affirme sa singularité. « Requiem est mon dernier travail », proclamait alors Ea Sola. Heureuse mais aussi bouleversée par ce qu’elle avait réussi à faire lever ; sans doute libérée d’avoir retrouvé ses racines et d’avoir pu en exprimer la musique intérieure, mais aussi épuisée par les mille tracasseries rencontrées en chemin, elle repartait solitaire, sans attaches ni obligation de production, plongeant dans l’écriture pour éprouver une nouvelle voie. Deux livres sont terminés, un premier va bientôt paraître en France… « Un roman ! », glisse Ea Sola dans un rire de petite fille, toute étonnée de l’audace commise. Elle pourrait vivre apaisée, mais non. Il y a en elle trop d’amour, trop de blessure, et toujours le pays qui revient, comme un charme parfois douloureux, jamais guéri. Et la danse qui frappe sous la peau, qui attend son heure. Quelle danse ? De Sécheresse et Pluie à Requiem, Ea Sola a montré un talent fou à composer les musiques de ses spectacles, à scénographier des présences, à faire du plateau la page poétique d’une langue chantante. Au dedans, tout était dansé, intérieurement diffracté dans l’espace-temps d’un paysage vibrant. Mais pour avoir vu les images vidéo de ses premiers périples au Vietnam, et notamment de très émouvantes danses collectives, on sait que quelque chose était retenu, volontairement laissé en friche pour ne pas forcer le lieu de l’émotion. Vouloir une danse qui ne soit pas chaos et vacarme car, dit Ea, « quand on a traversé la guerre, il reste un silence ». C’est ce chemin qu’elle reprend aujourd’hui, avec les jeunes danseurs de l’Opéra Ballet du Vietnam à Hanoï : « Rouvrir le thème de la mémoire de guerre, eux qui s’effraient de la guerre, eux –la pensée métisse, une parole qu’on ne sait pas, le corps à la constante des lisières culturelles, avec la mémoire comme une trace inconsciente ; ce corps-là de la danse, silencieuse et bruyante. Qui laisse entendre une force possible, par le retentissement d’un geste non-violent. » Danser pour désobéir à la guerre, celle qui gronde partout sur la planète, guerres de conquête, de domination, guerres intestines, guerres larvées…
Hanoï, juillet 2005. 37° à l’intérieur de la salle de répétitions. Bruit continuel des ventilateurs. Pas facile d’y faire entendre « la voix douce de la blessure ». Ea envoie un message. Dit qu’elle cherche pas à pas « la franchise du mouvement », dans le corps des danseurs qui sont là, forcément différent du « corps brut, sans étiquette artistique » des dames du premier Sécheresse et Pluie. Dix ans plus tard, Sécheresse et Pluie Vol. 2 sera forcément autre, traversé par la mémoire mais aussi façonné à même « la courbe de la présence jeune » pour « faire avancer la beauté dans l’espace vide qui nous attend ».

Jean-Marc Adolphe
(texte initialement publié dans le journal du Théâtre de la Ville)

Sécheresse et Pluie. Vol. 2, chorégraphie d’Ea Sola, au Théâtre de la Ville, à Paris, du 7 au 10 novembre. Tél. 01 42 74 22 77 www.theatredelaville.com


Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2005-11-03

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève
Thème(s) : Asie, danse contemporaine,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine, Vietnam,
Artiste(s) : Ea Sola (chorégraphe), Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur),
Passage(s) : Le Théâtre de la Ville Paris ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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