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Novarina par ses traducteurs


Entretien avec Léopold von Verschuer et Gioia Costa



Pour singulière qu'elle soit, l'écriture de Valère Novarina n'est pas intraduisible. Pendant le festival d'Avignon, nous avons rencontré deux de ses traducteurs, allemand et italien, Léopold von Verschuer et Gioia Costa.


Léopold von Verschuer : «Rendre visible cet acte qui sculpte la parole»
Le travail de Novarina va au-delà des limites ordinaires du théâtre. Il oblige à sortir des comportements habituels du théâtre. Ma traduction de «l'Opérette imaginaire» a été travaillée par des acteurs de Stuttgart. À la première lecture, ils étaient plutôt ahuris. Ils ne se rendaient pas encore compte de la puissance de ce langage. Elle ne s'est vraiment libérée que pendant la lecture publique. Ils ont alors découvert la force comique et rythmique de ce texte, ils ont saisi que cette écriture est une véritable nourriture d'acteur. Personnellement, je trouve qu'il est très difficile de lire seul une pièce de Novarina. La véritable découverte du texte à lieu quand on l'écoute. La plus grande difficulté est de retrouver en allemand la fluidité, la rythmique du français. La traduction des néologismes n'est pas si compliquée, parce qu'il faut de toutes façons prendre des libertés et explorer toutes les possibilités de sa langue à soi. Il s'agit de retrouver des procédés parallèles en partant des racines allemandes -ce qui n'est pas si difficile. En revanche, il est très compliqué de retrouver en allemand la fluidité du français. De la même façon, le caractère lié du français permet la superposition de multiples sens -ce qui n'est pas le cas en allemand. Il faut donc retrouver le bon rythme, écouter les phrases, les tourner en tous sens comme les cailloux dans une rivière, jusqu'à ce qu'on retrouve cette fluidité qui fait sens. J'ai l'impression que le français est beaucoup plus intouchable, beaucoup plus sensible, quand il est touché par les écrivains. Le français possède un surmoi beaucoup plus imposant, qui par exemple empêche fortement l'arrivée de mots étrangers dans la langue. En revanche, pour s'emparer de la langue de Novarina, il faut impérativement une culture d'acteurs libres et confiants dans la langue qu'ils portent -ce qui n'est pas toujours le cas en Allemagne. La dramaturgie française repose fondamentalement sur la parole. Il s'agit de venir dire sur scène la catastrophe qui a eu lieu à côté. L'Allemagne n'a pas une tradition de parole aussi ancienne. La dramaturgie allemande n'existe réellement que depuis Lessing, juste avant Goethe et Schiller. Du coup la culture des acteurs allemands est beaucoup plus orientée sur un jeu psychologique et réaliste. Il s'agit davantage de chercher la vérité de la situation que de laisser proliférer la parole. Or si l'on cherche à donner des couleurs naturalistes à la langue de Novarina, c'est la catastrophe. Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'action sur le plateau est de dire, et seulement de dire. Il s'agit de sculpter la parole devant le public, comme un tronc d'arbre. Il faut rendre visible cet acte qui sculpte la parole. L'acteur doit ressembler à un homme qui dit des psaumes, tout en extériorité, sans l'intériorité psychologique d'un personnage. Les acteurs qui disent le mieux les textes de Novarina ne sont pas forcément ceux qui maîtrisent le mieux la parole. L'acteur est impressionnant quand il est réellement en bataille avec les mots.
Ce rapport à la langue ressemble à un combat. Comme dans la Bible, où Jacob se bat toute la nuit avec l'ange. Le lendemain matin, il est blessé à la hanche et il boite -mais en même temps il a bataillé avec l'ange. C'est une image qui dit assez bien ce qui se passe sur le plateau. On en sort boiteux, atteint, mais en même temps transformé, et pas vaincu. Cela demande de l'habileté. Quand je suis venu à Paris pour travailler «La Chair de l'homme», je n'arrivais plus à dormir pendant des semaines, alors que je ne suis pas sujet aux insomnies. J'ai compris que j'avais changé d'élément, comme un poisson sorti de l'eau et plongé dans l'alcool. Je n'avais jamais compris aussi clairement à quel point on habite dans sa langue à soi. Avec la langue de Novarina, le plateau condense des expériences qui nous font sortir de nous. Sa langue n'est pas un moyen de transport, c'est un médium continu, sans interstices, sans aucun silence psychologique.


Gioia Costa : «Retrouv

Bruno TACKELS, Sabrina WELDMAN,
Publié le 2000-10-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : traduction, interprétation, Allemagne, Italie, Novarina Valère,
Artiste(s) : Bruno TACKELS (rédacteur), Sabrina WELDMAN (rédacteur), Valère NOVARINA (auteur), Gioia COSTA (traducteur), Léopold VON VERSCHUER (traducteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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