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Klein est grand
Le petit théâtre de l'absurde
Chapeau : William Klein est à l'honneur en cette fin d'année : trois de ses films viennent de sortir en DVD, et le Centre Pompidou lui offre une exposition rétrospective jusqu'en février. L'occasion de revenir sur la filmographie méconnue du photographe iconoclaste, enfin accessible au grand public.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : brève (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : Le Vrac
William KLEIN artiste
Texte : William Klein a marqué de son regard le milieu de la photographie, de la Haute Couture aux fresques sur les grandes capitales. Ce qu'on sait en revanche moins, c'est que le poulain de Vogue a séduit les grands créateurs sur un malentendu. C'est à travers une filmographie méconnue, alternant documentaires acerbes et kitscheries à costumes, que se décrypte son regard acéré.
Man Ray Dadaïste, précurseur de la pop, communiste de Paris...William Klein a eu droit à toutes les tentatives de labellisation. Aujourd'hui, à 70 ans passés, il n'accorde plus guère d'interview, traîne derrière lui un caractère de cochon, mais ses yeux malicieux s'allument quand il évoque les années Vogue :
« Alex Liebermann, le directeur de Vogue, m'a contacté pour que je sois son assistant. Il a alors financé tous mes travaux sur New York, mais au bout d'un moment, il m'a aussi réclamé des photos de mode. J'avais des idées de photos, mais je ne connaissais pas la mode, et je m'en foutais ! J'ai toujours eu peur qu'ils me prennent pour un imposteur... ». C'est déjà par le cinéma –
Polly Maggo, 1965 - que le photographe exorcise son mépris envers un milieu qui ne lui correspond pas :
« J'ai fantasmé l'idée d'une top model qui tourne la tête de tout le monde, à l'époque où la starification des mannequins n'existait pas encore ! Dans Polly Magoo, je parle du bourrage de crâne en général. »Après cette première dénonciation, Klein s'éloigne du milieu de la mode pendant 15 ans, pour mieux y revenir en 1986 à travers le cynique
Mode en France, commande émanant de Jack Lang. Où l'on retrouve Grace Jones déclamant du Marivaux en Alaïa, ou Bambou en pouliche de luxe dans un sex shop pour fashion addict. Point d'orgue du documentaire : le marché de la rue Mouffetard investi par de faux clients habillés en... Gaultier. De la pure agit prop pour mieux dénoncer l'aveuglement d'une haute couture qui ne descendra jamais dans la rue.
Sur le bourrage de crâne en général Car à travers tous ses films, c'est bien à la manipulation des masses que s'intéresse William Klein – aux grands messes en général, qu'elles soient de mode (
Business et mode), de sport (
Roland Garros) ou de musique (backstage des Stones) – tout en s'ingéniant à faire émerger la petite histoire derrière la grande : brainstorming pour la création des slogans pendant Mai 68 (
Grands soirs et petits matins), réflexes consuméristes (
Grands magasins), et même dérive des média, 25 ans avant la télé réalité (
Le couple témoin). Un intérêt pour la foule anonyme qui poussera Barthes à qualifier son travail de
« matériau du savoir ethnographique ».
Pour mettre en scène son
« petit théâtre de l'absurde », Klein n'hésite pas à oser les mises en scène les plus expérimentales. Si ses partis pris révolutionnèrent les années Vogue - open flash, faux décors, fumée, jeux de miroirs – il s'agit pour lui avant tout de tester et de s'amuser. Ainsi, pour truquer la perspective de l'exigu studio parisien de Vogue, il n'hésitera pas à faire poser... un nain en arrière plan.
Ces obsessions, un long métrage les résume toutes ; ironiquement, c'est certainement le moins connu de sa filmographie. Sorti en douce en 68,
Mister Freedom apparaît bien comme un OVNI dans la carrière de tous ceux qui y ont collaboré : Jean Claude Drouot, Yves Montand, Delphine Seyrig, Rufus, Sami Frey, et même un poupin Serge Gainsbourg, tous ont participé à cet
« opéra de quat' sous SF ».
Mister Freedom, c'est la dénonciation outrancière de la main mise des Etats-Unis sur le reste du monde, en plein conflit du Vietnam. Sorte de Captain America dérisoire, Mister Freedom s'attife des insignes américains les plus redondants (costume rutilant de base ball, chapeau de cow boy...). Sa mission ? Sauver la France du péril rouge qui rôde à ses portes. Face à lui, un Super French Man dépassé – baudruche aux faux airs de De Gaulle -, un Moujik Man féroce - campé par un Philippe Noiret dans un improbable culbuto - et un China Man en... structure gonflable.
Opéra de quat' sous SFFrontal et jouissif, Mister Freedom attaque en vrac la suprématie américaine, les foules fanatisées, les manipulations politiques ; même l'esthétique désuet des années psyché n'en atténue pas aujourd'hui le propos. Malgré un symbolisme parfois un peu poussif, le film résonne de pamphlets cinglants, et quelques scènes frappent particulièrement l'esprit : un partage du monde improvisée entre les 3 grandes puissance dans une station de métro factice, des chefs d'état qui se répondent
« merde » par coursiers interposés, un Jésus qui tance vertement sa maman... jusqu'à la vision prophétique d'un Mister Freedom décomposé dans les ruines de sa Centrale.
À une époque où les effets spéciaux se résument à la stop motion poussive, Klein ne recule devant rien pour matérialiser ses fantasmes : la
« NASA de cirque » tenant lieu de Centrale à Freedom sera créée dans une usine à gaz désaffectée, les comédiens affublés de vieux casques de coiffeurs :
« je dessinais les costumes, et ma femme Jeanne les réalisait, en récupérant des éléments dans des casses ». Comme dans la kitschissime série
Batman des années 60, des onomatopées cartoon s'affichent à l'écran pour symboliser l'impact de coups, et les acteurs sont incités à surjouer :
« on faisait tout pour que ce soit bande dessinée, certains critiques nous ont reproché notre manque de réalisme ».
De fait, la presse se fend en deux à la sortie du film :
« œuvre choc, révélation de ce que pourrait être le cinéma » pour L'Humanité,
« farce ubuesque, tragédie violemment anti impérialiste » pour Le Monde ; pour France Soir
« la farce est si grosse qu ‘il paraît impossible de s'en effrayer ». Epinglé néanmoins par la commission de censure pour sa violence et son impertinence - notamment à l'égard de De Gaulle et de Jésus - le film sera retiré de l'affiche durant 9 mois en France. Qu'à cela ne tienne, Klein en profite pour remanier le montage, et y intégrer des images de manifs filmées pendant Mai 68, en y accolant de faux slogans anti Freedom.
Si
Mister Freedom a longtemps été difficile à se procurer, il a néanmoins surnagé dans certains esprits : Beck lui a rendu hommage dans le clip de sa chanson
Sexx laws, et Jimi Tenor livrait à Londres en janvier 2003 une performance live sur des images du film. Et ce qui aurait été inimaginable l'an dernier - les droits ayant été longtemps perdus dans les limbes du Pacifique, de l'aveu même du réalisateur - est aujourd'hui possible :
Mister Freedom est enfin disponible en DVD, et également visible en salles au Centre Pompidou jusqu'à la fin du mois de février. Go for free !
Julie Bordenave
Exposition William Klein + cycle de films jusqu'au 20 février au Centre Pompidou
(www.centrepompidou.fr)Coffrets de 2 DVD (Qui êtes-vous Polly Maggo ?+ In and out of fashion) et Mister Freedom disponibles chez Arte Video (www.arte-boutique.fr)
Date de publication : 15/12/2005
Mots-clés : film
Inséré le : 14/12/2005 00:00
Thèmes : arts plastiques, photographie,