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texte d'analyse
Voyage au centre du son
Tony CONRAD / Charlemagne PALESTINE

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 01/01/2003 // 19000 signes

Violoniste, luthier, cinéaste, enseignant et archiviste, Tony Conrad, pionnier de la « dream music », poursuit depuis plus de quarante ans l'exploration d'univers sonores parallèles.
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Entre 1962 et 1965, un groupe de jeunes musiciens-compositeurs basés dans le Lower East Side – Angus MacLise, insaisissable percussionniste-poète disparu depuis dans les fumées de Katmandou, John Cale, sombre pianiste/violoniste gallois en exil volontaire et Tony Conrad, violoniste et étudiant en mathématiques – se réunit dans le loft de La Monte Young et de sa compagne vocaliste Marian Zazeela pour travailler au corps sa « dream music ». En écho aux théories de John Cage, ils remplacent la partition par l'enregistreur et la composition par la performance. Travaillant le son au plus profond avec des drones sans rémission et des structures harmoniques non occidentales, cet éphémère « Theatre of Eternal Music » a bâti une ½uvre visionnaire et intemporelle.
Dans les années 90, après plusieurs années de silence, Tony Conrad, qui enseigne la vidéo (il est reconnu comme un des artistes importants du cinéma underground nord-américain) à l'université de Buffalo, est revenu sur le devant de la scène musicale avec une série de collaborations, rééditions et reconstructions qui font ressurgir, après de trop longues années d'enfermement, une incroyable cosmogonie imaginaire. En (re)découvrant les bandes exhumées du Dream Syndicate ou les ½uvres solo du coffret Early Minimalism, on entend une filiation claire avec les premiers chefs-d’½uvre du Velvet Underground, traversés par un violon viscéral de Heroin à The Black Angel's Death Song, et l’on est transporté par la force de ces incantations obstinément dissonantes. A l’occasion de l'un de ces trop rares passages en Europe, « l'homme au chapeau » est venu hanter, en septembre dernier, une soirée « Transhistorics » au Musée d'Art moderne Grand Duc Jean du Luxembourg : se profilant derrière un fin rideau blanc, avec son violon, son « long string » (sorte de longue épinette rudimentaire à une corde) et une simple équerre en acier qu'il avait modifiée, pour l'occasion, en violoncelle primitif à une corde, il a réussi à hypnotiser des centaines de spectateurs non avertis. Dans la foulée, nous avons eu le plaisir de converser avec Tony Conrad.

Etes-vous d'accord avec Jacques Attali quand, dans son livre Bruits, il avance la thèse que la musique est prophétique et qu'elle « anticipe le devenir des sociétés » ?
Tony Conrad – Je pense que ce livre d'Attali est un chef-d'½uvre dans un champ qui est souvent réduit à des anecdotes et à des critiques simplistes, mais d'un autre côté, on peut reconnaître combien il doit au Malaise dans la civilisation de Freud et à l'idée que la relation entre bruit et musique contrebalance l'influence de la civilisation. Je ne sens pas très à l'aise avec ce prémisse, même s'il est intéressant. J'ai le même problème avec Adorno, qui, on le sait, a produit des analyses brillantes dans le domaine musical, mais qui revient toujours avec un accord de do majeur et à Beethoven ; cette description du modèle eurocentriste nous apparaît aujourd'hui très clairement.
En tant qu'artiste, je cherche des manières de libérer des influences qui se propagent par elles-mêmes : une sorte de virus, une certaine qualité organique qui utilise la culture en tant que médium. Il n'est pas question d'ego mais de changement. Comment communiquer avec une musique virale ? Cela peut paraître impossible mais cette question me fascine. Alors j'ai tenté de comprendre cette relation entre musique et culture pour découvrir que la musique est le fondement de la découverte de la physique en Italie à la Renaissance, des mathématiques modernes de Descartes au xviie siècle ou encore de la régulation de la bureaucratie étatique sous Louis XIV. La musique est aussi, toujours en Occident, à la base de la capture de la subjectivité et de l'appropriation d'une science du son par l'élite intellectuelle du xixe, etc. Plus on approche du xxe siècle, plus il devient difficile de démêler les fils, mais il est clair que la musique a un fantastique pouvoir d'influence sur la société.

Guy-Marc HINANT
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