Rencontres de troisième type Deuxième édition des Rencontres Komm’n’act à Marseille
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 29/04/2009 // 6585 signes
Circulez, il y a à voir ! Parce que le contexte de production peut générer des fictions nouvelles, les Rencontres // 02, plateforme des jeunes artistes européens, entendent court-circuiter les hiérarchies traditionnelles et placer l’échange au c½ur de la formation. Compte rendu de la seconde édition.
« Echange », « rencontre », « processus », « expérimentation » : lieux communs du discours sur l’art contemporain dont regorge tout dossier de presse. Vidés de leurs contenus, brandis à tout va comme label de qualité artistique, ces mot agacent tant il sont galvaudés. La fréquence d’usage de ces notions n’a d’égale que la pénurie de moyens pour les mettre en ½uvre. Autant d’abstractions qui font donc soupirer. Et sourire les cyniques. Qu’ils se déplacent pour voir la façon dont certains artistes tentent de leur redonner sens, non seulement dans les formes mais aussi dans le processus de production. A coup sûr, ils croiseront en chemin l’association Komm’n’act, qui vient de clore à Marseille la saison 2 de ses « Rencontres », une plateforme européenne supervisée par la comédienne Lou Colombani, qui entend réunir des jeunes artistes du spectacle vivant dans un même désir de circulation. Un désir souvent tué dans l’½uf par des institutions tournant inlassablement sur le même orbite et dont la galaxie n’admet encore que trop difficilement les jeunes corps étrangers. Sur la voie, peu lactée, de l’émergence, certaines initiatives ont certes coloré le paysage. Citons les Labomatic Theatre, impulsés par la Rose des Vents et la Ferme du Buisson ou le festival Présences à Strasbourg… Autant de belles percées dans un brouillard persistant, hélas trop peu nombreuses pour être effectives.
Face à cette météo peu clémente, deux façons de battre en retraite : déplorer l’embargo ou enrayer, comme tente de le faire Lou Colombani, un système qui vise à « repérer les artistes prometteurs et diffuser leurs ½uvres. A la vitalité des ½uvres devrait répondre la vitalité des projets qui les portent. Il est urgent d’inventer d’autres vecteurs pour contrer l’entre-soi ». Les idées ? Celle, ingénieuse, d’inventer un festival scandé d’une année de résidence collective, et créer un système de relais entre les artistes présents d’une édition à l’autre. Marion Abeille, plasticienne, Geoffrey Coppini, metteur en scène et Paulo Guerreiro, performeur, se sont rencontrés sur l’édition 1 des Rencontres, ont travaillé une année durant sur un projet commun qu’ils viennent de présenter lors de l’édition 2. Far, far far away est la première forme hybride générée par la jeune plateforme, « un travail qui a décadré nos pratiques, explique Geoffrey Coppini. J’ai tendance, en tant que metteur en scène à tout vouloir prendre en charge. Une sorte d’archétype qui n’entend rien déléguer. Jamais je ne me serais autant déplacé qu’en me laissant contaminer par les univers de Marion et Paulo, et en inventant ensemble des manières de partager l’espace ». Une collaboration qui les amène aujourd’hui à constituer le comité artistique, noyau solide parti cette année défricher des projets slovènes, portugais, espagnols, suisses, allemands ou locaux, en privilégiant chaque fois l’envie d’échange des artistes. « Nous avons refusé de bons spectacles lorsque le projet nous semblait fonctionner en vase clos. »
Curieusement, en dépit de l’hétérogénéité des formes et des démarches, deux fils rouges se sont entrecroisés pour tisser l’identité artistique de ces Rencontres //02 : celui thématique du corps social, qui innerve la quasi-totalité des projets, et celui, peut-être symptomatique de la création émergente, d’une mise à distance des savoirs faire. Ainsi des strip-teaseuses des Kisses Cause Trouble, qui ont soumis aux lois de la représentation théâtrale un show jusqu’alors donné dans le cocon enveloppant des cabarets. Ainsi de la performeuse suisse Doris Uhlich qui, à 30 ans, hisse son corps giron sur pointes classiques sous l’½il d’une étoile d’opéra. Ainsi du collectif slovène Via Negativa dont chacun des performeurs s’est présenté au travers d’une figure fondatrice de la scène contemporaine, actant ainsi d’une sensibilité vive aux palimpsestes et récritures. Ainsi encore de Benjomin Bodi, jeune pousse de la danse conceptuelle, qui choisit d’activer son protocole MU avec des non-danseurs. Dans un autre sillon, citons les entrelacs oxygénants du harpiste Eduardo Raon et les friandises musicales d’Inês Jacques entonnées au plus près du public. Un parti pris symbiotique qui tranche avec la superbe mise à distance du spectateur travaillée dans Subterrâneos do Corpo, un duo à l’énergie motrice minimale, soumis à un flux sonore continu, proposé par la jeune chorégraphe portugaise Ana Martins. Souci commun d’altération perceptive et même format en flirt avec l’installation plastique pour La chambre de Sue Ellen de Charles-Eric Petit : un bocal sonore avec une Sue Ellen en état d’ivresse pour tout contenant.
Outre la présentation des travaux, les structures marseillaises partenaires du projet (Montevideo, les Bernardines, la Compagnie, la Malterie, et la librairie l’Histoire de l’½il) ont accueilli des temps d’échanges de paroles ou de pratiques comme les Regards Croisés (les artistes étaient invités à émettre un geste artistique à partir d’un même objet), et les Plateaux Ouverts : un échange de partition de travail « pour contrer les regards obliques que peuvent parfois se lancer des artistes aux recherches trop éloignées », explique Marion Abeille. « Benjamin Bodi et Ana Martins, que l’on a réuni sur un même plateau ouvert, avaient une forme de réticence à travailler ensemble. Et il y a eu un bel apprivoisement, qui a conduit Ana à tester l’outil de travail de Benjamin, lui-même amené à appréhender différemment son objet. » De ces rencontres In Vitro peuvent naître, ou pas, des projets communs. Sans doute l’enjeu primordial est-il de pouvoir se confronter. Pour se former. Reste à ce que le travail commun prime tout à fait sur la diffusion. Pour Lou Colombani, il ne s’agit pas de briller pour brûler aussitôt. Les partenariats se tissent peu à peu, loin de l’hystérie vindicative qui gèle toute rencontre avec les institutions. Une humilité sans doute primordiale pour choper des ailes sans les cramer. Prochaine rencontre prévue à Bruxelles en 2011, à l’ombre de projets en fleurs.
>Les Rencontres //02 de l’association Komm’n’Act se sont déroulées à Marseille du 14 au 21 avril.
Crédits photos : Une : Anna Martins (Photo D.R.) Article : The Kisses Cause Trouble (Photo : Manja).
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