texte d'analyse Autour de Borges et Alejandra Pizarnic Par Cecilia Bengolea Cécilia BENGOLEA
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 23/07/2009 // 3766 signes
Invitée par Mouvement.net à livrer une carte blanche en marge du portrait que nous lui consacrons, Cecilia Bengolea a choisi deux textes : le premier, de Jorge Luis Borges, parce qu’il lui semble questionner la place de l’adresse dans la création ; le second, un poème de l’Argentine Alejandra Pizarnic (1936-1972), parce qu’il l’a inspirée et accompagnée depuis nombreuses années.
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Jorge Luis Borges :
« […] Macedonio Fernandez (Philosophe Argentine,Buenos Aires, 1 de junio 1874 - 10 de febrero de 1952), me disait qu’il écrivait pour s’aider à penser. C’est-à-dire qu’il ne cherchait pas à publier. Pourtant un livre de lui a paru, Papiers du nouveau venu, mais c’est grâce à une généreuse conspiration ordie par Alfonso Reyes, qui aida tant d’écrivains argentins... En tout cas il rendit possible cette première publication d’un livre de Macedonio Fernandez. J’ai "volé" à Macedonio quelques-uns de ses papiers: Macedonio ne voulais pas publier, il n’y voyait aucun intérêt, et il ne pensait pas aux lecteurs. Il écrivait pour s’aider à penser, et il attachait si peu d’importance a ses manuscrits, qu’il déménageait d’une pension à l’ autre – pour des raisons faciles à deviner – (c’était toujours des pensions du quartier de Tribunales ou du Once, où il était né) en abandonnant ses écrits. Bien entendu nous lui faisons reproche, mais lui s’enfuyait des pensions en abandonnant des piles des manuscrits, et tout sa était perdu...Nous lui disions: "Mais Macedonio, pourquoi fais-tu ça?" ; et lui, avec un étonnement sincère, nous répondait : "Croyez-vous que je peux penser quelque chose de nouveau? Vous savez bien que je suis toujours en train de penser les mêmes choses, donc je ne perds rien. Je repenserait, dans telle pension, ce que j’ai déjà pensé dans telle autre, non? Je penserais dans la rue Jujuy ce que j’ai déjà pensé dans la rue Misiones... »
(Jorge Luis Borges, extrait de ses Dialogues avec Osvaldo Ferrari, Paris, 10:18, 2008.)
Alejandra Pizarnic :
Ce soir, dans ce monde
ce soir dans ce monde les mots du rêve de l’enfance de la mort il n’est jamais « ça », ce que l’on veut dire la langue natale châtre la langue est un organe de connaissance de l’échec de tout poème castré par sa propre langue qui est l’organe de la ré-création de la re-connaissance mais non celui de la résurrection de quelque chose en guise de négation de mon horizon de maldoror avec son chien et rien n’est promesse entre le dicible qui équivaut à mentir (tout ce que l’on peut dire est mensonge) le reste est silence sauf que le silence n’existe pas
non les mots ne font pas l’amour ils font l’absence si je dis « eau », boirais-je ? si je dis « pain », mangerais-je ?
ce soir dans ce monde extraordinaire silence, que celui de cette nuit ! ce qui se passe avec l’âme est-ce qu’on ne la voit pas ce qui se passe avec l’esprit est-ce qu’on ne le voit pas d’où vient-elle cette conspiration d’invisibilités ? aucun mot n’est visible
ombres enceintes visqueuses où se cache la pierre de la folie couloirs sombres je les ai parcourus tous ô reste un peu plus parmi nous !
ma personne est blessée ma première personne du singulier
j’écris comme qui… avec un couteau empoigné dans le noir j’écris comme je suis en train de dire la sincérité absolue continuerait étant l’impossible ô reste un peu plus parmi nous !
les ébrèchements des mots en délogeant le palais du langage la connaissance entre les jambes qu’as-tu fais du don du sexe ? ô mes morts !
je les ai mangé, j’ai avalé de travers j’en peux plus, de n’en pouvoir plus
des mots muselés tout glisse vers la sombre liquéfaction
et le chien de maldoror ce soir dans ce monde où tout est possible hormis le poème
je parle en sachant qu’il ne s’agit pas de ça toujours, il ne s’agit pas de ça ô aide-moi à écrire le poème le plus oubliable ! celui que ne soit pas bon, même pas à être inutile aide-moi à écrire des mots ce soir dans ce monde
(Alejandra Pizarnik, poème paru dans Árbol de Fuego, Caracas, 1971, traduit par Carlos Alvarado, 2008.)
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