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Les interstices de la mélancolie
Expositions monographiques au Mamco

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 25/11/2009 // 4829 signes

Par ce titre emprunté à un essai de Jean-Louis Schefer, L'Espèce de chose mélancolie poursuit le cycle « Futur antérieur » entamé au Mamco l'été dernier. Spécialiste des énoncés qui laissent le spectateur dans l'expectative et ouvrent les interprétations possibles,Christian Bernard propose une incursion dans les interstices du visible et du temporel.
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Sensation peu aisée à définir, sentiment ténu et persistant à la fois, la mélancolie est cette « espèce de chose », dont l'équivalent plastique pourrait ainsi être, au choix, une des images en voie de disparition de Pierre-Olivier Arnaud, un dessin d'iris à la maturité cramoisie de Patrick Neu ou un lavis cousu de Cathryn Boch. À moins que la mélancolie, sensation glaçante, ne se dissimule dans un grand dessin d'histoire de Marc Bauer, une vision de la Russie hivernale d'Erik Bulatov ou un immense fusain sans contraste d'Alain Huck.

Les sept expositions monographiques du Mamco impliquent toutes de la part du spectateur une attention à la permanence de la sensation. Pour les artistes présents, l'art, et par extension le réel, sont choses fragiles et passagères. Le temps, ici, participe de l'œuvre.

Le travail de Pierre-Olivier Arnaud est à cet égard emblématique. Affleurant à la surface du mur sur lequel elles sont directement collées, ses impressions sur papier très légèrement contrastées d'images banalisées témoignent de leur disparition prochaine, tout comme celles qui jonchent le sol. Images déceptives par leur volontaire absence de relief (qui évoque les dessins au crayon de Seurat, où la lumière apparaît comme par miracle), les feuilles d'Arnaud sont une critique de l'invasion des images. Agrandissant à l'infini l'une d'entre elles, l'artiste l'épuise littéralement, en faisant apparaître la trame, creusant dans l'épaisseur du réel jusqu'à atteindre une autre dimension, interstitielle — on pense alors au Blow Up d'Antonioni et à la découverte par le photographe d'une autre image dans l'image.

L'Histoire, en tant que réalité une et indivise, est la surface froide et lisse dans laquelle Marc Bauer tente de s'infiltrer. Pour l'artiste suisse, il s'agit de mettre en œuvre une « micro-politique de l'intime » dans ces dessins qui mêlent souvenirs personnels, images de films et événements historiques, comme dans la série de vingt dessins Monument (2009), qui reprend des extraits du Cuirassé Potemkine d'Einsenstein réorganisés par un montage syncopé, ou dans Cinéma (2009), dessin de plus de deux mètres sur trois, qui montre une salle de cinéma futuriste, dont l'écran reste blanc, mais qui semble hanté de spectateurs fantomatiques.

Les immenses feuilles dessinées d'Alain Huck, regroupées sous le titre La Chair nuit, sont des représentations de l'ombre plus que de la lumière. La nuit est en effet la matière même des œuvres, sa touffeur dense envahit la surface du papier. Que ce soit dans un intérieur anxiogène à la Knopff (Division, 2007) ou un sous-bois décrit avec une minutie obsessionnelle (Saisie, 2006), l'absence de vie saisit le regardeur. Ainsi Hortus Conclusus, fusain de 3,50 mètres de large appartenant aux collections du Centre Pompidou, est un « jardin clos » peuplé d'enfants devant lequel une sorte de voile noir en spirale obstrue la vision. Dans les dessins d'Alain Huck, le vivant se dissimule au regard.

Le passage du temps, l'impermanence des choses alimentent la fragilité, à la fois cause et effet de la mélancolie, que l'on retrouve présente dans les œuvres de Cathryn Boch et Patrick Neu. Les aquarelles organiques — sexes, peau, organes — de Cathryn Boch s'enflent de fils cousus, cicatrices chirurgicales, se parent de bandes adhésives qui laissent la feuille en réserve — on dirait presque en sursis —, se trouent de piqûres, comme les poncifs des maîtres anciens. Comme Louise Bourgeois, l'artiste engage un « langage viscéral » avec la matière, « un corps que je revis avec le dessin », dit-elle.

Un corps à corps avec la matière la plus fragile que l'on retrouve expérimentée à son paroxysme dans l'œuvre de Patrick Neu, artisan extraordinaire de l'impossible. Imposant malgré tout la possibilité de leur existence, les objets sculptés ou dessinés de l'artiste sont de véritables défis au temps. Patrick Neu dessine à l'intérieur de verres en cristal préalablement noircis à la fumée des reproductions d'œuvres célèbres (Les Sabines de David, La Descente de croix de Rubens, Le Centaure mourant de Bourdelle...). La virtuosité ici serait accessoire si elle n'impliquait une relation quasi mystique à la matière, repoussée dans ses limites physiques extrêmes. Les dessins d'iris en fleurs, réalisés depuis une quinzaine d'années à chaque courte saison de floraison, procèdent de la même intension de braver l'éphémère. Quand la mélancolie frôle l'irrationnel.



L'Espèce de chose mélancolie, sept expositions monographiques (Pierre-Olivier Arnaud, Marc Bauer, Cathryn Boch, Erik Bulatov, Alain Huck, Deimantas Narkevicius, Patrick Neu), au Mamco, Genève, jusqu'au 17 janvier 2010.


Crédits photo :
Une : Pierre-Olivier Arnaud, Sans titre, 2009 (détail). Courtesy art:concept, Paris.
Article : Marc Bauer, Cinéma, 2009. Courtesy Marc Bauer.

Magali Lesauvage
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