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Faire fiction de la violence
Rachid Ouramdane / Jean-Luc Raharimanana

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 09/12/2009 // 8173 signes

Avec Les Témoins ordinaires, Rachid Ouramdane convoque les atrocités du XXe siècle. L’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana réagit à cette tentative de danser l’indicible.
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Pour commencer, ce noir et ce silence. Assez brutaux. Et ces enceintes, la lumière au c½ur des enceintes. Qui n’éclaire rien d’autre que ces bouches ou ces yeux devenus tout d’un coup hors du sens. J’ai compté. Et puis qu’importe… Serait-ce autant de bouche ? Autant d’yeux ? L’esprit qui cavale et qui s’organise pour inventer un sens à tout ça. Et cette musique qui tombe, brutale. A fond. Electrique. Guitare. J’ai su que ce serait comme cela jusqu’à la fin. Cette musique. Un temps qui m’a semblé long.
Un temps que je comprends. Celui de mes réalités. Et les mots. On est partis donc en juin, 94. Je crois que l’idée, au départ… Hésitations. Une voix qui se délivre. Comme à la recherche de ses pensées, de la manière de mieux les dire. 94. Autres sonorités qui claquent maintenant pour moi. Il y a 47. La révolte sur mon île. Certains chiffres n’ont plus de nombre à indiquer. L’instant de la bascule et du sang. Et 94. J’étais dans mon canapé. En pays opulent. Face à la télé. Et les coupes de têtes qui venaient envahir mon univers. Et des images connues, lynchages d’enfants de rue, leurs corps nus où s’acharnent des dizaines de pieds et pour finir un pneu
que l’on jette dessus et qu’on arrose d’essence, un briquet, et la foule qui se disperse, des images donc multipliés par mille, par millions, par génocide. Le Rwanda. Il n’était pas question d’aller très loin reprend la voix, ou l’impossibilité de croire à ce que l’on voit, l’impossibilité à comprendre que tout a déjà basculé et que la réalité qu’on a connue n’existe plus, n’existera plus, que nous vivants, chairs, de corps, d’os et d’eau, avons survécu à un pays, une réalité que nous avons cru indépassable. La mort d’un pays où il n’était pas question d’aller très loin.
Je comprenais ce choix de mise en scène. Délivrer la voix dans sa nudité totale. Dans un noir où seuls les timbres de la voix vibrent, où seules les hésitations de cet homme qui parle donnent un espace d’imaginaire tandis que la musique, infernale, emplit tout, électrique, guitare. Je suis toujours très gêné en fait, mais d’une vraie gêne… C’est juste que je ne sais pas par où commencer pour le dire. Comment danser sur ces mots ? Comment danser sur le Rwanda ? Quand des corps ont jonché la terre par milliers ? Quand l’odeur a empli l’âme et fait détester les vêtements qu’on porte ? Car fibre et tissus captent l’odeur. Car fibres et tissus rappellent à chaque instant les corps qui pourrissent. J’avais peur dans cette salle.
La même peur qui m’avait assailli quand au Rwanda, avec d’autres écrivains, une jeune fille, à peine adolescente, nous a posé la question : « Et vous venez ici pour faire de nous une fiction ? Et vous venez ici après que tout soit fini ? Que les machettes ont achevé leurs ½uvres et que les plumes commencent les leurs ? » Que faire de l’esthétique face à la laideur de l’Histoire ? Est-il possible de contempler le corps du danseur/danseuse et en éprouver du plaisir en sachant fort bien que c’est une danse qui puise sa source dans les corps découpés, souillés, violés, la machette qui a chanté ?
Je crois que c’est un souvenir qui déborde de ce que les mots sont prévus pour exprimer. Les mots seulement ? Tout langage. Danse ou autre.
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