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entretien
Les aventuriers du temps perdu
L'exposition Mason et Dixon de Mark Geffriaud

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 26/04/2010 // 4837 signes

L'exposition Mason et Dixon de Mark Geffriaud relie la Zoo galerie de Nantes à la galerie Edouard Manet de Gennevilliers par le fil d'un travail « d'écriture collective » qui bouscule les modalités spatiales et temporelles de nos perceptions.
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En nommant sa double exposition Mason et Dixon, deux géomètres astronomes à qui l'on doit le dessin de la frontière abolitionniste en Amérique, Mark Geffriaud inscrit d'emblée son exposition sous le signe d'une divagation topographique .
Zoo galerie, premier coup d'½il : un bureau, un projecteur diapo, au mur, ce qui semble être des documents agencés par association d'idées. En s'approchant, l'illusion tombe. Le mur est recouvert d'une impression photographique de laquelle émergent seulement quelques documents réels. Etonnante déréalisation de l'espace que l'on se met à longer, comme on feuillette un livre pour en décrocher quelques informations, en quête nonchalante de sens. Puis, en reculant de quelques pas, l'accrochage se révèle dédoubler ses documents sous différentes occurrences comme une variation module un thème. Au centre, un bloc de nouvelles de Raimundas Malasauskas, accroché comme un calendrier aux feuilles détachables, aborde « la simultanéité » comme « alibi » et nous met au parfum d'une ubiquité.

Les pièces de Mark Geffriaud ont un dénominateur commun : explorer leur inscription spatiale et temporelle. Elles mettent en scène une enquête archéologique de leur propre activité dont les éléments s'altèrent et s'anticipent entre eux pour confondre passé et futur et ouvrir un champ d'interprétation non linéaire, hors du cours de l'histoire. Soudain l'iconographie employée devient un relais entre archives et rêves.
Tandis que notre esprit s'emploie à organiser les documents, le cliquetis irrégulier d'un projecteur diapo nous tire de nos rêveries en projetant un bureau qui pourrait être celui d'Indiana Jones, et qui met en scène des procédés d'investigation divinatoire sous les mains de l'artiste. Dans cet étrange faisceau célibataire, l'interprétation frénétique du signe dans laquelle nous a plongé la modernité semble prête a sauter à tout moment.
Petits bouts de bois jetés sur livre coupé, flanqué d'une carte… On se met à songer à des formules libératrices.

Arrivé à la galerie Edouard Manet, le mur de documents se poursuit et ses extrémités se referment de telle manière que les deux expositions se transforment en une boucle mentale. Appuyée contre le mur, une fine torsade de terre fraîchement modelée défie par sa droiture la fragilité de son corps. Plus loin, un tapis de chutes de bois est agencé avec une précision si remarquable que chaque chute semble avoir été anticipée et dessinée dans le seul but de former cette composition. Comme dans la plupart de ses pièces, Mark Geffriaud procède avec l'agilité d'un narrateur qui reconfigure d'un regard les conditions d'apparition des différentes composantes d'une histoire. Si bien que le réel semble dépliable selon un simple principe d'organisation d'hypothèses. Ce renversement de la méthode résiste d'autant plus à notre entendement qu'il est ici dilué par les collaborations qui, de la famille aux amis, ouvrent l'espace à un dialogue.
Enfin, sésame de l'exposition, un rideau de papier accroché au mur affiche un alphabet noir et délicat mais dont les lettres découpées au cutter ne se laissent étrangement pas fixer par la rétine. Après quelques inclinaisons de la tête on découvre que la couleur de l'alphabet n'émane pas des lettres elles-mêmes mais de l'obscurité d'une pièce entièrement tapissée de noir. Cette impression « à l'encre de nuit » réussit le prodigieux tour de force de dévoiler la profondeur de la signification tout en nous maintenant à la surface de l'énonciation… Aussitôt révélée, cette mise en relation entre espace et langage nous laisse dans la nostalgie de sa découverte et de son impossible exploration.
Mais le suspens résiste, car, le 5 mai prochain, Yoann Gourmel et Elodie Royer performeront aux côtés de Mark Geffriaud une « préface » à l'exposition qui manipulera l'ambiguïté chronologique d'interpréter un texte en amont du texte. La rumeur dit que l'espace qui fait gouffre à l'alphabet sera alors investi.

De bout en bout, Mason et Dixon, fait donc de son terrain un ailleurs, pris dans les faisceaux croisés du passé et du futur, comme le présent. Les différentes pièces se relaient dans une course contre leur temporalité. Cette évasion désamorce dans sa cavalcade tout ses ancrages pour disparaître dans un hors champ. Sur fond de soleil couchant. (Musique).

>Et Mason et Dixon, double exposition qui relie la Zoo galerie à la galerie Manet de l'Ecole des Beaux-Arts de Gennevilliers (avec la participation de Alex Cecchetti, Yves Geffriaud, Yoann Gourmel et Elodie Royer, Géraldine Longueville, Raimundas Malasauskas, Charles Mazé et Coline Sunier,
Aurélien Mole, Bruno Persat.)

> Et Dixon, du 26 mars au 7 mai à la Zoo galerie, à Nantes.
Et Mason, du 15 avril au 5 juin à la galerie Manet de l'Ecole des Beaux-Arts de Gennevilliers.

Crédits photos : Mark Geffriaud et gb agency, Paris.

Lucille Uhlrich
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