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Faut-il classer X le journal de 20 heures ?
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 19/02/2003 // 5356 signes
Les polémiques autour de la pornographie affirment le retour en force des valeurs conservatrices. Mais la pornographie est peut-être aujourd'hui le mode le plus banal de représentation du réel. |
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Richard Pinhas, au cours de l'entretien croisé avec Maurice G. Dantec que lui accordait le dernier numéro de Mouvement, affirmait en passant que « la pornographie c'est le journal télévisé de 20 heures. » Simple métaphore ? Ou bien faut-il prendre à la lettre cette idée surprenante, et faire de Béatrice Schönberg l'improbable star d'un X qui s'ignore ? La dimension « fictive » du journal de 20 heures n'est certes pas une idée neuve. Le même Richard Pinhas rappelle cette définition que donne Lacan du réel : le réel c'est ce contre quoi je bute, c'est ce qui arrête l'imaginaire, ce qui casse le fantasme. Ce qui pose problème, en un mot. Le journal de 20 heures est une fiction qui ne bute sur rien. Son scénario est immuable, et son exécution ne sert qu'à rappeler à chaque fois sa légitimité et son universalité. Rien ne peut le surprendre : seul le réel est surprenant. Il relève de l'omnitemporalité du spectacle : quoique n'importe quel événement soit qualifié d'historique (un résultat sportif, par exemple), le JT suppose qu'aucun événement ne pourra du moins le remettre en cause lui. Autrement dit : il est en-dehors de l'histoire, et de là il décide de l'historicité des événements. Debord parlait de « l'effacement de l'histoire », et donc de l'occultation par le spectacle des responsabilités historiques qui expliquent les événements : l'information ne garde de l'histoire que ce qui la rend spectaculaire. Ce qui la rend consommable comme marchandise (c'est-à-dire le choc qu'elle produit, et qu'elle produit même d'autant plus fort qu'on ne se l'explique pas). D'où la répétition ad infinitum des mêmes sujets (la marée noire par exemple), plus ou moins assimilés à des catastrophes naturelles, contre lesquelles il n'y a rien à faire. Le ton même de la voix off avec lequel à peu près tous les reportages du JT sont traités n'est pas neutre. Ce que cette ritournelle signifie, notamment lorsqu'elle termine le reportage (quelque chose comme sol-ré-do-pause-do-do-ré-fa-do - les musiciens corrigeront), c'est la parfaite maîtrise par le verbe médiatique de l'événement réel. Quels que soient les problèmes singuliers qu'il pose, il s'agit de faire savoir au téléspectateur la permanence du spectacle universel. Le journal est une machine à lisser le réel, à le rendre adéquat à sa représentation, et à valider ainsi le bien-fondé de cette représentation. À transformer le réel en marchandise en l'insérant dans un système d'équivalence généralisé (le réel = l'image du réel). Si bien qu'à la fin du journal tous les problèmes sont résolus. Mais en quoi ce que Mallarmé appelait «l'universel reportage » serait-il « pornographique » ? Sûrement pas à cause de ce que contiennent les images (à quoi s'arrête le rapport Clément), mais en vertu du postulat qui les fonde, et selon lequel tout est communicable. En réalité tout ce qu'il y a de singulier dans une expérience reste incommunicable et échappe à la représentation. C'est le ferment aussi bien que la possibilité de l'art. Le point de vue du porno est anti-artistique par excellence : l'expérience sexuelle ne peut en aucun cas être réduite à la simple représentation d'organes sexuels, dont on fait en quelque sorte la monnaie du spectacle, c'est-à-dire que l'on dote d'une valeur intrinsèque qui en réalité appartient au désir, pas à son objet. Comme si l'expérience sexuelle (avec ses troubles, ses angoisses et ses joies) pouvait être circonscrite dans la simple image d'organes sexuels en action. Cette image se prétend l'équivalent échangeable et interchangeable de la sexualité, mais révèle en même temps sa vacuité. Ainsi que l'écrivait Yann Lardeau, «le porno ne neutralise pas seulement le sexe, il nous dit aussi, dans une distorsion propre, qu'il n'existe pas : qu'il n'est qu'un artefact. » 1 Le porno n'est qu'une tentative de vérification : je vérifie par le gros plan la désirabilité de l'objet du désir, et je constate qu'il n'existe pas sans les signes abstraits qui, artificiellement, le rendent désirables. De la même manière, le journal de 20 heures, qui suscite chez le spectateur un désir de voir et qui en effet donne à voir, mais une réalité en fait produite de toutes pièces, suppose l'équivalence entre le réel et son image. Tout est communicable : le postulat est le même. On pourrait dire du JT ce que Yann Lardeau dit du cinéma porno ; cela nous donnerait : « le JT ne neutralise pas seulement le réel, il nous dit aussi, dans une distorsion propre, qu'il n'existe pas : qu'il n'est qu'un artefact. » De même que la pornographie n'est pas déterminée par le contenu de l'image (l'exhibition et la mise en action des parties génitales), mais par la nature du regard qu'elle suscite, le JT produit du plaisir par sa prétention à soulever les jupes du réel. Mais ce qu'on voit en fait, c'est une réalité lissée comme le sont les corps dans le porno, une réalité déjà trafiquée par l'image médiatique qui lui confère sa valeur. Car un événement paraît d'autant plus réel qu'il est filmé, et l'image donne au réel sa perfection. À partir du moment où ainsi que l'écrivait Serge Daney, plus rien n'arrive aux hommes, et que ce n'est qu'à l'image que tout arrive, c'est tout le rapport au réel qui, forcé de passer par l'image, devient pornographique. Alors sauvons nos enfants : censurons le journal de 20 heures !
1. les cahiers du cinéma,n°283, juin 1978.
Cédric LAGANDRE |
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