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COMPTE RENDU
Architectures multiples
Jordi Colomer au Jeu de Paume

date de publication : 04/11/2008 // 5287 signes

Le Jeu de Paume propose de retrouver une sélection d’œuvres de Jordi Colomer : installations vidéos et performances photographiées représentent l'espace contemporain dans une juxtaposition d’échelles, de supports et de langages différents. Parcours multiple jusqu'au 4 janvier.

Sur fond de movida espagnole, Jordi Colomer construit son exposition au musée du Jeu de Paume comme un dispositif scénique complexe et haut en couleur, avec pour décor des dizaines de chaises récupérées qui nous renvoient à des lieux communs (écoles, cuisines, bureaux…) et une cabine-caravane étrangement muette. Pour cet artiste sensible aux questions d’architecture, de design et de scénographie, investir l’espace, quel qu’il soit, par le corps ou le langage, est ressenti comme une urgence. Dans les performances photographiées telles que Anarchitekton Barcelone (Tour Agbar) (2004), un personnage singulier, Idroj Sanicne, se dresse comme une figure indomptable par sa résistance et sa présence, dans quatre grandes villes modernes (Barcelone, Bucarest, Brasilia et Osaka). Il porte en étendard la reproduction miniaturisée de l’architecture devant laquelle il se fait photographier. La confrontation de la réalité architecturale à sa reproduction miniaturisée, de facture assez médiocre (les fenêtres des architectures reproduites sont évoquées par des trous grossièrement découpés à même le carton) transforme le paysage en un non-lieux, oscillant entre réalité et fiction. Dans la série de vidéos, le séquençage des images de la performance reproduit visuellement la course effrénée de Idroj Sanicne, qui s’apparente à une ponctuation du paysage. Le corps chancelant devant la Tour Agbar en construction, constitue une sorte de mètre étalon dans cet environnement en devenir. La référence au Land Art à travers l’exploration du non-espace semble désormais évidente. Les Anarchitektons sont exposés dans les salles du musée du Jeu de Paume, comme des trophées, des reliques de l’œuvre performative. Pareil aux Nonsites de Robert Smithson (1968-69), ils nous renvoient en périphérie de l’expérience artistique.

La question du territoire et de la délimitation d’un site au-delà de ses périphéries hante peut-être encore davantage les derniers travaux de l’artiste. La série de photographies de cimetières Pozo Almonte (2008), si elle s’intéresse au caractère vernaculaire et anthropologique d’une pratique funéraire, tente de cerner un lieu situé par définition en marge des villes, un lieu que les croyances et superstitions tiennent à bonne distance du monde des vivants. De même, pour l’un de ses décors du film En la Pampa (2007-2008), Jordi Colomer donne pour seule indication aux deux acteurs de laver une voiture devant un cimetière au milieu du désert chilien, tout en échangeant quelques banalités. Le scénario est laissé à la libre interprétation de deux acteurs d’un jour qui se rencontrent pour la première fois. Les mots s’enchaînent sans cohérence apparente. Ils semblent emplir l’espace et rebondir sur le paysage à la manière de ces boules de Noël que les acteurs jettent vers l’horizon. Comme le souligne Jordi Colomer dans son entretien avec la directrice du musée du Jeu de Paume, Marta Gili : « La Pampa est alors comme une grande scène, où le texte devient matière à expérimenter, improviser, jouer… ». Reste à l’artiste de recomposer ce bavardage sans début ni fin par les effets de la mise en scène. Sur cinq écrans de projection en carton, Jordi Colomer opère un découpage visuel d’une seule et même histoire selon des espaces-temps différents. L’improvisation des dialogues, le jeu trop appuyé de la femme lorsqu’elle fait ses adieux au village, le burlesque d’une rencontre improbable renoue avec la magie scénique de la première vidéo de l’artiste intitulée Simo (1997). Dans ce film muet, la célèbre actrice espagnole Pilar Rebollar, une petite femme semblable au personnage de Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett, investit une chambre blanche. La caméra accompagne de ses mouvements oscillatoires les multiples allers-retours du personnage prénommé Simo, entre l’intérieur et l’extérieur de la maison. Chaque déplacement se solde par l’ajout d’un objet jusqu’à ce que la frénésie compulsive et la boulimie dévorante du personnage viennent gangrener tout l’espace vital. En dernier lieu, Simo jette un élément du décor, une maquette du Hilton Hotel à Istanbul, annonciatrice des futures Anarchitekton (2002-2004). Comme dans ses tout premiers films entièrement muets, Jordi Colomer continue de se concentrer sur les éléments du décor, le lieu et le temps de l’action, aux dépens de la narration. Le récit théâtral qui a depuis longtemps délaissé le texte d’auteur repose désormais sur la rencontre fortuite de personnages comme dans Babelkamer (Chambre bavarde) (2007-2008), réalisé dans un centre commercial de Bruxelles. Cette installation enregistre l’échange en langue des signes de deux personnages, l’un néerlandophone et l’autre francophone, à propos de la dernière superproduction du cinéma muet, L’Aurore (Sunrise) dirigée par F.W. Murnau (1927), diffusée sur deux écrans dans la caravane. Dans ce petit théâtre mobile, les mots et les signes, si volatiles, acquièrent une nouvelle plasticité dans leur confrontation à l’espace urbain.

> Jordi Colomer, du 21 octobre au 4 janvier au Jeu de Paume, Paris.

Alexandra Fau
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