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COMPTE RENDU
Ultima Sonata
Retour sur l’édition 2008 de Musiques de rues, à Besançon

date de publication : 09/10/2008 // 6723 signes

Du 2 au 5 octobre, la ville de Besançon a accueilli le festival Musiques de Rues dont c’était la dernière édition dans cette configuration. En dépit du succès des années précédentes, la municipalité n’a pas souhaité renouveler le mandat de l'équipe fondatrice. Malgré un moral en berne et une météo capricieuse, le cru 2008 n’a pas failli à sa réputation : une réussite.

En ce début d’octobre chagrin (du 2 au 5) , la troisième édition du festival Musiques de rues, à Besançon, aurait pu s’élancer sur un thème de requiem, sonner le glas d’une manifestation joyeusement perturbatrice, « courant d’art » revigorant et feu d’artifice sonore qui repensait avec pertinence la notion de rentabilité et le rapport au public, pariant sur la gratuité. Contre toute attente, en dépit d’un succès non démenti, le groupement de commande (Ville de Besançon, Grand Besançon et Thermale de la Mouillère) n’a, en effet, pas souhaité renouveler le mandat de la manifestation. A l’heure actuelle, les raisons invoquées restent évasives. La loi du marché a parlé, mais n’a pas eu raison de la fête, généreuse et réussie, malgré une météo peu clémente.

L’icône Fantazio
Un artiste iconoclaste, bohème, fantasque, chaotique, atypique, rêveur, utopiste : comme Musiques de rues, Fantazio, contrebassiste génial, bouscule les convenances, adresse aux normes étriquées un étonnant pied de nez, sillonne, mastodonte sur le dos, bistrots, couloirs du métro, théâtres, squats, touche des doigts les cordes de la poésie. Nulle surprise, alors, à ce que François-Xavier Ruan et Pascal Esseau, chefs d’orchestre de l’événement, l’aient érigé en héros, en héraut d’une scène bigarrée et protéiforme. Deux après-midis consécutives, un « Mystery bus » menait le public en un lieu inconnu (en l’occurrence : une charmante maison/guinguette/brocante bucolique en bordure de Doubs) pour assister aux concerts en duo du trublion. Le vendredi, Fantazio revisitait l’aventure du blues avec son complice, le contrebassiste Stephen Harrisson ; le samedi, il livrait une explosion capitale, bordélique mais canalisée, groovy à souhait, tout en écoute, avec Katherina Ex, batteuse du groupe punk hollandais The Ex. Un concert ambiance vin, cidre, bière, et pâté bio qui tenait du prodige : on avait peine à croire que ces deux-là n’avaient jamais joué ensemble auparavant, tant leur symbiose tourbillonnante générait de magie tonitruante ! En avant-première de ces prestations, le papa de Fantazio « himself », ancien prof de fac et orateur devant l’éternel, racontait aux Bisontins une histoire décalée de leur ville.
La nuit, à la « Fabrique Supérior », ancienne friche customisée à renfort de graffs lumineux sur les murs et de gribouillis live, ce cancre troubadour des temps modernes déclinait son univers en trois soirées à thèmes : « Angoisses souples », « Terreurs douces » et « L’Eléfantazio ». En français (traduction approximative) : punky-jazz, rock’n’love et recherches poético-bruitistes. Le dernier chapitre de la trilogie conviait l’excellent accordéoniste réunionnais René Lacaille, au meilleur de sa forme. Le challenge de ces improvisations conjuguées en familles musicales ? Une seule répétition l’après-midi ! Le public est venu nombreux ces soirs-là, saluer les performances, les surprises, l’émotion, danser sur poésie et peinture, sans toucher terre. Si Musiques de rues refuse le show-business et le star-system, Fantazio est pourtant bien devenu, en trois jours, l’idole de toute une cité.

Eléfanfaresque
Durant le festival, un hélicon arboré autour du cou passait presque pour l’accessoire à la mode, le « must » de l’appartenance à ce courant cuivré. Trompettes, tubas, trombones, saxophones arpentaient les rues de la ville. Citons en vrac la Fanfare québécoise Pourpour, la « bombastique » Fanfare en Pétard, le « funky » Gros Tube, les punks de Zéphyrologie ; puis arrêtons-nous à la Nouvelle-Orléans, cité avec laquelle Musiques de rues a tissé depuis trois ans des relations fortes. Le bal s’ouvre avec le légendaire Dirty Dozen Brass Band : trente ans d’existence et dix albums à son actif grâce à leur cocktail rutilant de jazz, soul, funk, rap. En deuxième partie, le Hot 8 Brass Band, complice du festival depuis ses débuts, embrase la Place de la Révolution de ses kilos de groove imparable, de ses envolées virtuoses et de ses reprises explosives. Pour continuer l’exploration, Musiques de rues proposait également la projection en quatre actes du documentaire-requiem de Spike Lee Katrina: When the Leeves Broke.
Le dimanche, la Grande Parade offrait une séance de rattrapage avec un défilé de toutes les formations, clôturé par La Grosse Touffe, fanfare de néophytes (du genre à n’avoir jamais touché un instrument) évidemment dissonante, forcément hilarante.

Installations sonores, performances exposées, expositions performatives, bloc parties…
L’originalité de Musiques de rues réside surtout dans la part que la manifestation accorde aux installations sonores, des machines « belles comme des jouets ». Il y avait le « paon », les « ballerines » (ballet électro-mobile). L’« orgue de bois », une étonnante sculpture qui vibrait sous le vent, les capteurs, les danseurs et les archets pour livrer ses sons organiques. Ou encore un « concert potager » et des « plantes à musique ». Devant les yeux ébahis, les « souliers » d’Arnaud Fabre jouaient articulés en en grand orchestre une délicieuse symphonie en clap majeur, avec dans le rôle des solistes : talons aiguilles, chaussures d’enfants, pantoufles, santiags ; quand l’exposition Le temps du voyage conviaient à un périple visuel et sonore, au fil d’anecdotes nostalgiques, de souvenirs, d’objets amassés et reconstitués à haute teneur poétique. Signalons enfin la performance de Cheng Guang Feng : plongé dans un état proche du coma, l’artiste laisse ausculter son corps grâce à des stéthoscopes. La naissance d’une musique corporelle, dans un univers de pipettes de laboratoire. Terrifiant.
Si l’on ajoute les « blocks parties », qui réunissaient dans la rue des DJ, graffeurs et MC, les performances solos de l’artiste expérimental Denis Charolles, la forte dimension éco-citoyenne, les actions musicales et la très esthétique signalétique, en clin d’½il aux travaux publiques, on comprendra qu’il est bien difficile de saisir l’esprit indiscipliné et l’aventure pluridisciplinaire de ce festival sans parcourir les rues de Besançon, sentir sur sa peau le souffle d’un art qui dynamise et valorise nos professions. Si le festival meurt dans la cité bisontine, gageons que son impulsion, elle, demeure. Prédisons aussi qu’il renaîtra de ses cendres là où l’on ne l’attend pas. A son image.
Merci à tous pour ces moments offerts. Chapeau bas.

> L’édition 2008 de Musiques de rues s’est tenue du 2 au 5 octobre à Besançon.

Anne-Laure Lemancel
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