COMPTE RENDU Temps perdu/ Temps Retrouvé, Véronique Aubouy Marcel Proust à voix haute aux Champs Libres de Rennes
date de publication : 04/03/2009 // 4436 signes
Depuis 1993, Véronique Aubouy demande aux personnes qu’elle croise de lire A la recherche du temps perdu de Marcel Proust à voix haute devant sa caméra, avançant au fil des rencontres dans le vaste récit (www.lebaiserdelamatrice.fr). En résidence pendant une année aux Champs Libres à Rennes, elle a continué son projet tout en l’insérant dans un contexte précis, celui d’un territoire géograp
Cent soixante-treize habitants de Rennes Métropole lui ont donné rendez-vous pour partager cette expérience dans leur quotidien, l’invitant à les rejoindre sur leur lieu de travail, de loisir ou de flânerie. L’ensemble des séquences vidéo dresse ainsi un large portrait d’individus en prise avec un texte, concentrés dans une épreuve et traversés par des émotions, liés au sens de ce qu’ils lisent mais aussi à l’expérience de la lecture. Les participants ont été choisis pour leur appartenance à un groupe socio-professionnel, dentiste, avocat, boulanger, et pour leur lieu de vie, l’un de ceux qui constituent la métropole rennaise. Ils sont ainsi filmés dans leurs tenues de travail ou de loisir, ce qui les situe au sein d’un collectif et met souvent à distance leurs identités particulières. La lecture est alors à la fois un moyen d’inviter les spectateurs à partager, le temps de quelques phrases, les impressions dont regorgent les descriptions proustiennes, et de rendre visible ceux qui composent un territoire.
Pour exposer ce travail aux Champs Libres, Véronique Aubouy a conçu une scénographie concentrée sur le sol, faite de projections et d’écrans au principe inspiré du kinétoscope, procédé de défilement d’images cher à Marcel Proust. Le spectateur est mis dans une posture de lecteur, surplombant l’image, attiré par ce qui s’y passe comme il peut se plonger dans les pages d’un livre. On déambule dans l’espace d’exposition sans autres repères que les phrases qui titrent les séquences, éveillant des résonances avec une oeuvre phare de la culture collective, mais dont on ne connaît bien souvent que les extraits emblématiques. L’exposition, organisée comme un plan tracé au sol, nous laisse dériver sans linéarité narrative, proposant une lecture décousue, guidée par les sons qui se mêlent et les images qui interpellent. Au premier abord l’ensemble est confus, et il est souvent difficile de se concentrer sur une lecture face au brouhaha de voix qui s’entremêlent. Et l’image est souvent d’une telle densité, entre les expressions singulières des visages concentrés et les arrières-plans très riches visuellement, que l’on peine parfois à rester à l’écoute. L’expérience de la visite rejoint alors celle de la lecture de la Recherche, souvent morcelée dans le temps, ses échos diffractés dans les perceptions intimes.
Dans l’exposition, on passe ainsi sans cesse de l’observation des images et de leurs nombreux détails à l’écoute du texte lu. On se laisse amuser par le spectacle d’un stade de foot vide traversé par une tondeuse, fasciner par l’activité mécanique d’une usine, par la force plastique de l’image des pompiers alignés devant un camion. On désarçonne du récit pour mieux le retrouver, habité par ces regards posés sur des quotidiens, sur des situations banales ou étonnantes. Après avoir divagué, on se surprend complètement captivé, pris par l’épaisseur du sens et ne voulant plus que le récit s’arrête.
Au montage Véronique Aubouy joue régulièrement d’effets de superposition, créant des troubles visuels en écho avec ceux qui ponctuent la lecture, lorsque les lignes se brouillent, ou lorsque, saisis par la force d’un passage, on éprouve le besoin de le relire, pour ne pas laisser s’achever l’impression suscitée. Des morceaux de phrase résonnent alors dans les creux d’une image qui s’évanouit, laissant toute place à l’imaginaire. Entre les vidéos, l’œuvre graphique de François Matton est tracée au sol. D’un graphisme léger, ses dessins accompagnent le cheminement en mélangeant des motifs du XIX°, des extraits de texte et des formes plus personnelles. On retrouve des objets qui parsèment la recherche et auxquels Marcel Proust donne une profondeur d’âme, souliers, voitures, clochers, tasse à thé, évoquant des impressions diffuses. Les dessins octroient des temps de pause, délivrent de l’attraction de l’image animée. L’expérience de l’exposition nous donne ainsi la sensation de trouver pied dans un univers littéraire immense aux résurgences multiples.
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