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ÉDITO / CHRONIQUE
Christine Albanel demandera-t-elle l’exil politique à Abou Dhabi ?
Edito, par Jean-Marc Adolphe
date de publication : 11/06/2009 // 8566 signes
En disgrâce auprès de l’Elysée (mariages forcés, divergences de vue sur la gratuité dans les musées), la ministre de la Culture pourrait disparaître lors du prochain remaniement ministériel. Pour aller où ? A Abou Dhabi, où canons, tableaux et actes de torture font bon ménage.
Partira, partira pas ? Jusqu’à ces dernières semaines, le sort de Christine Albanel, ministre de la Culture et de la Communication, semblait scellé : EXIT ! Son excellence Nicolas Sarkozy, désireux de pousser sur le PS l’avantage acquis lors de la loi Hadopi, avait l’intention de nommer un ministre « de gauche. » Mais qui ? Approché, Marin Karmitz a décliné la proposition… Christophe Girard, premier adjoint à la Culture de Bertrand Delanoë à la Ville de Paris (mais en froid avec icelui), directeur de la stratégie du groupe LVMH et proche de Carla Bruni, a lui-même fait courir la rumeur qu’il pourrait être l’impétrant rêvé. Las, les élections européennes sont passées par là. Le Parti socialiste étant en état de coma thérapeutique, est-il encore besoin à Nicolas Sarkozy d’accélérer l’euthanasie, alors qu’il a tout loisir de se contenter d’une agonie qui promet d’être longue ?
Donc ; Christine Albanel a toutes les chances de continuer à piloter le ministère de la Culture et de la Communication. C’est un leurre, bien sûr (mais confortablement rémunéré pour quelqu’un qui n’a aucune compétence particulière), car comme nous le déclarait récemment Christine Albanel, « il n’y a, en France, qu’un seul ministre de la Culture, Nicolas Sarkozy lui-même, et deux secrétaires d’Etat, Marin Karmitz et Carla Bruni ; et un seul ministre de la Communication, Nicolas Sarkozy lui-même, et deux secrétaires d’Etat, Jean-François Copé et Martin Bouygues. » (1)
Reste que Sa Seigneurie Suprême (Nicolas Sarkozy) n’aime guère qu’on lui résiste. Or, la Versaillaise Christine Albanel a eu le tort de contester le Neuilléen (2) Nicolas Sarkozy sur un sujet éminemment sensible : la gratuité dans les musées. Curieusement, le ministère de la Culture a tenté de censurer un rapport d’évaluation sur l’expérimentation de la gratuité des musées, dont les conclusions étaient opposées aux vues de la ministre (3). Et puis, comme chacun sait, Mme Albanel a décidé de réserver l’accès gratuit pour les moins de 26 ans dans tous les musées et monuments nationaux aux seuls ressortissants de l’Union européenne. Les Etats-Uniens, Brésiliens, Mozambicains et autres Tziganes tchétchènes devront donc payer le prix fort. SOS racisme s’est empressé de déposer un recours devant le Conseil d’Etat pour « discrimination dans l’accès à un service public. » C’est curieux, ça… Il n’y a pas, au ministère de la Culture, de service juridique prêt à anticiper ce genre de problème ?
Et encore, si c’était la seule gaffe à mettre au crédit de Bécassine Albanel ! Ces derniers jours, ses services de la Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles, dirigés par un certain Georges-François Hirsch, curieusement non échaudés par une tentative infructueuse de « rapprochement-OPA » de la Comédie-Française avec la MC 93 de Bobigny, ont relancé de nouvelles tentatives de « mariages forcés » entre, d’une part, le Festival d’Automne à Paris et le Théâtre de la Bastille, et, d’autre part, le festival Paris Quartier d’été et le Théâtre de la Cité Internationale. Outre que ces fusions-acquisitions n’ont, sur le fond, aucun sens, c’est la méthode qui laisse rêveur, puisque c’est, en gros, par voie de presse que les principaux intéressés ont pris connaissance du destin auquel ils étaient promis ! Bref, quelle que soit la patience (limitée) de Sarkozy, tant de bourdes (sans parler de la loi Hadopi, qui vient d’être retoquée par le Conseil constitutionnel !) finissent par faire désordre alors même que celui-ci tente de se faire passer pour l’ami des artistes. Lors d’un précédent remaniement ministériel, Christine Albanel avait imaginé que son salut doré passerait par la présidence de la Villa Médicis à Rome. Las, Frédéric Mitterrand l’avait coiffée sur le poteau, et le Président de la République avait maintenu à son poste (purement décoratif) la ministre de la Culture…
Et maintenant, quel avenir pour Christine Albanel ? Selon des sources généralement bien informées (comme il est d’usage de dire), Christine Albanel pourrait demander un exil politique à Abou Dhabi ! Pourquoi Abou Dhabi ? Non pas que les Emirats Arabes Unis aient, plus que d’autres Etats islamiques, une tradition spécifique en matière de mariages forcés, une compétence que Christine Albanel semble avoir chevillée au corps. Certes, les Emirats Arabes Unis ne sont pas au-dessus de tout reproche. En matière de droits de l’homme (et de la femme), il suffit d’aller sur le site Internet du Département d’Etat américain « for Democracy and Global Affairs » (4) pour avoir un aperçu assez complet de la situation : aucune élection démocratique, détentions arbitraires, restrictions au droit d’association (particulièrement pour tout ce qui touche les droits de l’homme), abus domestiques d’employées de maison (parfois encouragés par la police), trafic de femmes et d’enfants, on en passe et des meilleurs. Au plus haut niveau du pouvoir, certaines pratiques laissent songeur. On peut ainsi visionner sur Internet une effarante vidéo (attention, images choquantes) montrant le frère du prince héritier, le Cheikh Issa bin Zayed al Nahyan, torturant sadiquement, avec des fouets, des aiguillons électriques et des planches de bois bardées de clous saillants, un malheureux marchand de grain afghan (5). Mais bon, on ne va pas chipoter pour de telles broutilles, quand les Emirats Arabes Unis, quatrième producteur de l’Opep, détiennent 97,8 milliards de barils de pétrole en réserve ; et que la fortune de la famille royale est estimée à 350 milliards d’euros !
Nicolas Sarkozy l’a parfaitement compris, qui s’en est allé inaugurer, le 26 mai dernier, la base navale de la nouvelle implantation militaire française du détroit d’Ormuz, au bord de l’océan Indien, face à l’Iran. Surnommée « la base du président », gérée de A à Z par l’Elysée, cette « antenne stratégique » de la France est cruciale dans une région où transitent 40% du pétrole mondial et où Total investit… Accessoirement, la France a vendu aux Emirats Arabes Unis 60 avions Rafale, du matériel satellite, des avions de renseignement et un contrat dans le nucléaire civil.
Mais tout marché aussi juteux a sa contrepartie, plus ou moins opaque. Le cheikh Khalifa bin Zayed ben sultan Al-Nahyan, chef d’Etat des Emirats Arabes Unis, est un ami de longue date de la France. Dans les années 90, il a acquis le château de Baillon (hameau de Asnières-sur-Oise) et l’ancienne école du village pour y loger ses « gens. » Certes, il n’y est pas très souvent : principalement en juin, lors du prix du Jockey Club (il possède une écurie de courses hippiques) et… du Salon aéronautique du Bourget. Mais cela crée des liens. Il se trouve que le cheikh Khalifa bin Zayed ben sultan Al-Nahyan, sorte de François Pinault à turban, s’est un jour mis en tête de faire d’Abou Dhabi (dont il est originaire) la capitale culturelle des monarchies du golfe Persique. C’est ainsi qu’a vu le jour le projet d’un « Louvre bis » à Abou Dhabi, moyennant le versement d’un milliard d’euros des Emirats Arabes Unis au musée du Louvre et à l’Agence France-Museums. En d’autres termes : canons contre tableaux.
Dans ce contexte, Christine Albanel est une candidate rêvée pour prendre les rênes de l’Ambassade de France aux Emirats Arabes Unis. Elle pourra ainsi à la fois surveiller la « base du président » et le Louvre Abou Dhabi, où, espère-t-on, la vidéo effarante du Cheikh Issa bin Zayed al Nahyan sera un jour exposée comme ½uvre d’art dans la section des « nouveaux réalistes. »
1. Il va de soi que cette citation de Christine Albanel est inventée de toutes pièces. 2. Habitant de Neuilly-sur-Seine Rappelons que la devise de cette charmante bourgade est : præteritis egregia quotidie florescit, ce qui peut se traduire par : déjà illustre par son passé, de jour en jour plus florissante. 3. Plus d’informations sur le site du Louvre. 4. le site du Département d’Etat américain « for Democracy and Global Affairs. » 5. Plus d’informations sur le site de Bivouac-ID.
Photo : Le cheikh Khalifa bin Zayed ben sultan Al-Nahyan, chef d’état des Emirats Arabes Unis. Photo : D. R.
Jean-Marc ADOLPHE |
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