COMPTE RENDU OK ! Podium Romeo and Juliet au festival du Standard Idéal de la MC93 NATURE THEATER OF OKLAHOMA
date de publication : 21/01/2009 // 6766 signes
Sortie d’à peu près nulle part, la troupe new-yorkaise Nature Theater of Oklahoma vient de conquérir une à une toutes les scènes d’Europe et provoque une adhésion immodérée aux pièces bricolées qu’elle crée dans son salon. A découvrir au festival Le Standard Idéal, à la MC93 de Bobigny.
C’est dans une des plus petites salles du festival Alkantara à Lisbonne que se joue cette fois No Dice, après un long circuit européen (qui avait contourné la France). Un grand chauve aux moustaches arty accueille le public en lui offrant les sous-produits de la culture américaine les plus évidents, avec juste ce qu'il faut d'exotisme : Coca Cola, mais aussi Dr Pepper pour se désaltérer, sandwiches de pain de mie pour se sustenter (pour une expérience maximale : choisir une quelconque combinaison avec beurre de cacahuète). À l’entracte par contre, il faudra céder quelques pièces pour réitérer ce voyage gustatif ou pour repartir avec un tee-shirt. Voilà donc la sensation d'Amérique qui se vend comme telle. Ironie comprise. Comment ne pas voir un double sens dans ce geste qui, pour la majeure partie des spectateurs européens, fut le premier contact avec le Nature Theater of Oklahoma ? Dans la pièce, cette transaction fait directement écho à diverses allusions au dîner spectacle. Soit, donc, une évocation de la consommation culturelle (ou du moins des rapports entre art et consommation). Mais ce passage est finalement si bref au milieu de l’enchevêtrement de paroles où l’on se perd -volontiers- durant quatre heures, qu’on ne peut y voir une raison suffisante pour justifier cette petite échoppe. Certes, la raison number two pourrait être qu’il ait recours à la stratégie dite « Georges Lucas » - c’est à dire être indépendant et faire recette grâce au marketing. Mais le public du théâtre européen n’a pas forcément la culture tee-shirt. Les recettes sont maigres. Dernière possibilité, et sans doute la plus vraisemblable : il s’agit d’une mise en abîme. En effet, le Nature Theater of Oklahoma n’a-t-il en réalité vendu au public européen qu’une certaine image de l’Amérique ? Certes pas celle de la junk food ou des additifs chimiques, mais celle de cette Amérique qu'on veut aimer : new-yorkaise, underground, débrouillarde, anti-institutionnelle. Il nous arrive ici avec le charisme d’un nouveau groupe de rock et charrie d’emblée plus de fantasme que nos austères professionnels sortis des écoles. En échange, il reçoit l’Europe dont il rêvait, celle qui lui ouvre la porte de ses grands théâtres, qui le reconnaît et qui le comprend. C’est une relation transatlantique typique, avec ses clichés et ses postures, mais c’est finalement un amour sincère. Cette petite mise au point est importante pour comprendre l’enthousiasme que suscite le groupe. En effet, plus que des pièces isolées, c’est le Nature Theater lui-même que l’on va voir. C’est le syndrome Tintin ou Martine. Les décors et les intrigues changent, mais les tenants et aboutissants restent les mêmes. D’ailleurs les trois pièces les plus remarquées (No Dice, Rambo Solo ainsi que Romeo and Juliet présenté fin janvier au festival du Standard Idéal) fonctionnent toutes selon des principes tellement similaires qu’on pourrait les envisager comme les sous parties d’une œuvre plus grande : le Nature Theater of OK itself. En effet, ce qu’il met à chaque fois en scène est son économie, en tant que groupe, son appartenance à une même culture, ses contraintes matérielles durant la création. Ces dernières sont sans doute ce qui se répercute de la manière la plus flagrante sur les pièces. Ou en d’autres termes, l’exiguïté est le personnage principal de cette écriture d’appartement new-yorkais où les scènes se répètent entre la mezzanine et la salle de bain. C’est explicite dans Rambo Solo, mais c’est aussi l’élément qui a déterminé le tréteau sans profondeur de Romeo and Juliet ou les boxes de No Dice. Mais c’est aussi autour de cette contrainte que s’est élaborée la chorégraphie de gestes étriqués Poetics : A Ballet Brut. C’est donc un élément plus systématique que le maintenant fameux gimmick de l’oreillette qui n’apparaît que dans trois pièces. C’est l’autre grande caractéristique de Nature Theater of Oklahoma, celle dont on parle le plus et qui sert la plupart du temps à former des périphrases telles « le groupe américain déjanté qui utilise des écouteurs sur scène ». Ce dispositif par lequel les acteurs entendent leur texte préenregistré, projette la parole dans le présent en court-circuitant le processus de remémoration et surtout -ce qui est plus gênant- sa corollaire : la dissimulation de cet effort. Mais davantage qu’un questionnement sur les techniques et les pratiques de l’art théâtral, c’est avant tout la mise en scène d’une esthétique DIY (do-it-yourself / bricolage), marque de fabrique d’une troupe échappée de l’Amérique de Kafka. Les comédiens ont des physiques ou des looks hors normes, ils sont toujours à la limite de l’amateurisme financier, mais regorgent d’une fraîcheur quasi adolescente. Et c’est l’histoire principale de chacune de leur pièce… Bien sûr il existe des intrigues parallèles. Chaque pièce démontre à sa manière qu’il n’existe jamais une histoire mais une multitude. Ainsi dans Rambo Solo s’entremêlent celle du film de Stallone, celle du livre dont il est tiré, les souvenirs de lecteur et de spectateur de l’interprète, Zachary Oberzan, sa tentative loufoque de reconstituer l’action dans son minuscule studio, mais aussi celle du film qu’il projette de réaliser, lui, en solo avec trois bouts de ficelle et enfin celle du homemade film qui est projeté après le spectacle… De même, Romeo and Juliet utilise le prisme de la mémoire commune des grands classiques, desquels seules quelques bribes surnagent… Ainsi la matrice shakespearienne produit autant d’histoires que de spectateurs (dont les résumés approximatifs de l’intrigue recueillie au téléphone constituent le texte de cette version), mais ouvrent la porte à divers digressions ou dérives sur les relations hommes femmes… Rencontrer le Nature Theater of Oklahoma c’est entrer dans un lieu : un havre de paix ou un refuge où Kafka fait atterrir Karl à la fin de l’Amérique. Et c’est avant tout l’organisation de ce microcosme qui fait spectacle. Cette troupe bigarrée est peut-être une organisation de charlatans. Mais peut-être aussi est-ce une véritable utopie en devenir. On ne peut savoir, Kafka a laissé ce chapitre inachevé… Mais il paraît qu’une bande de farfelus s’attellent en ce moment à écrire la suite.
> Romeo and Juliet, du 30 janvier au 1er février au festival le Standard Idéal à la MC93 de Bobigny.
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