COMPTE RENDU Les liens du son Pierre Belouin au Frac Paca Pierre BELOUIN
date de publication : 12/03/2008 // 8786 signes
Le Frac Paca propose jusqu'au 19 avril Persistence is all, exposition dédiée à l'artiste polymorphe Pierre Belouin. Multipliant les activités et les champs d'action, de son label Optical Sound à ses installations, il représente cette génération issue des années quatre-vingt et qui n'a de cesse que de créer de nouveaux territoires sensibles par interpénétration des identités.
Agencer des corpus d'éléments discursifs radicalement différents les uns des autres est un processus postmoderne désormais bien assimilé, et ce, jusque dans le quotidien. « Websurfing », « zapping », « sampling », ou autres compils V/A (various artists) témoignent de cette propension à se perdre pour finalement rassembler, sous la férule de paternités éphémères et autoproclamées (consommateur et/ou orchestrateur), autant de particules distinctes et indépendantes : une tendance qui s'applique à Persistence is all, exposition dédiée à l'œuvre de Pierre Belouin. Placée sous le signe de la référence au groupe Coil, cette dernière emprunte son titre au néon que l'on aperçoit dans le salon de la Threshold House, maison du groupe, dans le documentaire Hello culture réalisé en 2001. Membre fondateur de la galerie Glassbox, créateur du label Optical Sound, plasticien, musicien, curateur, initiateur de workshops... Les qualificatifs s'additionnent à mesure que l'on divague au travers de son curriculum vitae, à tel point qu'il ne serait pas approprié de l'envisager par le seul biais de ses pratiques.
Le ton est donné par Icosajack : V/A (0S.024), installation composée de trois icosaèdres faisant office de plate-forme d'écoute (via des câbles jack) et pourvus d'une multitude de casques reliés à une base de données : un semblant de juke box, à ceci près que les morceaux (extraits du catalogue du label) sont diffusés sur un mode aléatoire. La mention « OS.# » constitue la référence de chaque projet édité par Optical Sound, elle est un repère à la fois généalogique, chronologique, ainsi qu'une annotation qui dépasse les seules commodités d'archivage (marque d'affiliation à la structure ou élément constitutif de l'identité de l’œuvre, fut-elle sonore ou plastique). Le premier espace d'exposition est à ce titre entièrement dédié aux activités du label. Aux côtés de l'installation, une série de photographies nommée Previously on Optical Sound présente les portraits de chaque musicien édité par le label. Cette fresque « d'anonymes », réalisée par le biais de photomatons, est une somme de références composant ainsi un catalogue non-exhaustif et impraticable du label, un catalogue de produits (un musicien est identifiable en premier lieu aux qualités ou formes de sa pratique et pas nécessairement à son visage). Deux réalités d'un même corpus, deux « immatérialités », jusqu'à Wall Paper CD's qui présente une constellation de disques compacts accrochée à même le mur, nuée de supports optiques érigée comme énième matérialisation concrète et néanmoins obsolète du catalogue. Les éléments sont reliés entre eux en fonction des collaborations et autres liens unissant artistes et projets, composant en conséquence un arbre généalogique non pas vertical mais en trois dimensions.
Ces jeux identitaires, de singularités en mariages, se trouvent exprimés jusque sur l'écran de Icosajack : V/A (0S.024) où sont affichés les titres des morceaux diffusés, précédés de la mention OS. Il faut bien voir qu'au delà d'un simple motif communautaire, ce référencement instrumentalisé tend à donner une grille de lecture originale et complexe des activités du label, sans jamais plonger néanmoins dans un semblant de dialectalisme. Il n'est pas de lecture de l'Histoire sans reconnaissance des identités, et Pierre Belouin propose au travers de ce premier espace une sorte de « rhizome généalogique » démontrant bien que le label est en lui-même une part de son œuvre.
Au travers de cette notion de transversalité et de démultiplication des éléments, il développe une mise en abîme des questions relatives aux processus de composition puis de diffusion, bien plus qu'à l'objet ou à sa forme. Ainsi l’installation Awan-Siguawini-Spemki place côte à côte huit photographies doublées de « paysages sonores ». L'artiste, séjournant alors au Canada (dans le cadre d'une résidence à Alma), a d'abord prélevé des images et des sons qu'il a ensuite fait parvenir via Internet à des musiciens, ainsi qu'à P.n.Ledoux (pour les clichés quotidiens et la rédaction d'un journal intime par leur biais). Les diverses personnalités sollicitées ont alors réalisé des paysages auditifs s'incarnant en fonction des photographies auxquelles ils se confrontaient (parfois plusieurs « bandes-sons » pour un même cliché). En abénaki, langue « indienne » locale, « Awan-Siguawini-Spemki » signifie Air-Au printemps-Paradis et il est certain que ces « paysages assemblés » composent autant d’univers tiraillés entre flottement et impermanence. Pierre Belouin crée de la sorte un magma brut de matière, sollicitant divers collaborateurs pour lui donner forme, et déléguant le droit d'agir tout en préservant sa paternité (choix des médiums, des matériaux et des acteurs). Encore une fois, il se place comme orchestrateur de systèmes, de panthéons éphémères, et garde toujours un certain contrôle sur les dynamiques qu'il initie. L'interpénétration des activités sonore et visuelle dirige l'intégralité de son œuvre, tantôt par mélange, tantôt par juxtaposition. Elle compose un territoire d'hybridation des pratiques où chaque forme garde pourtant son identité. La démonstration est à la taille des qualifications de l'artiste : les préoccupations de Pierre Belouin ne sont pas tant liées à la déterritorialisation des formes qu'à leur indépendance, il garantit à la fois intégrité et la mixité aux pratiques qu'il convoque, évitant ainsi le lieu commun d'une transdisciplinarité qui oublie souvent la question de la spécificité, de la localité.
Une œuvre telle que L'homme orchestre (V.2, Exotica 1960s orchestra) est une surprise, sinon un manifeste. Il s'agit d'une pièce évolutive présentant sur scène un orchestre composé d'autoportraits clonés imprimés sur cartons. Du chanteur au guïro, souriant maladroitement cravate par dessus l'épaule, au batteur solennel, en passant par le paquet de cigarettes posé sur l'orgue Farfissa, tout est disposé de sorte à évoquer frontalement la culture rock'n'exotica des années soixante. Au-delà de ce premier niveau de lecture, l'artiste en appelle à l'expression d'un double « je » par affirmation de sa singularité face à la déclinaison de son image – l'expression de son individualité est en effet diluée dans la mise au pluriel de sa propre figure. Par ce principe, initié dans L'homme orchestre (V.1, 1980s duo) trois années auparavant, Pierre Belouin s'approprie une image pour la réactualiser au travers de sa propre personne, perdant le regardeur dans un incessant aller-retour entre la référence et la matérialisation de son fantasme, sa réactualisation.
Ce jeu de perte par brouillage des repères et des éléments identitaires explique l'essentiel des dynamiques initiées par l'artiste. De l'œuvre Pin Up à la création de L'homme orchestre (V.2, Exotica 1960s orchestra), il est toujours question de cet imaginaire mis à l'épreuve du réel, de la référence réincarnée, du passé revisité au goût de la mode vintage. Tape wall nous renseigne à ce sujet en présentant 23 cassettes contrecollées, lesquelles forment un ultime hommage à un support qui n'est plus guère utilisé de nos jours ; néanmoins, il est certain que l'installation Optical Sound (qui a donné, par la suite, son nom au label) en est la plus fidèle expression : sept tourne-disques superposés diffusent en continu la première référence du label (Programme radio OS.000) alors que les six autres se mettent en route aléatoirement, « laissant entendre des soubresauts de 45 tours de variété, rayés à bon escient ». Cette œuvre, qui a valu à Pierre Belouin d'obtenir son diplôme de l'Ecole des Beaux-arts de Paris en 1999, interroge brillamment la notion de référence comme élément constitutif d'une identité. Elle figure une sorte de « Tour de Babel » musicale produisant une cacophonie empreinte de désillusion, expression de notre inconscience face aux influences qui nous constituent.
Par ces aller-retour permanents, Persistence is all dresse le portrait d'un artiste qui traverse le champ artistique dans sa globalité. Son œuvre est un territoire où se croisent icônes, pratiques et actions comme autant d'éléments indissociables d'une même activité, effleurant sans jamais les toucher la culture pop et ses procédés. Si Optical Sound est une plate-forme favorisant les réflexions sonores et visuelles par la multiplication de leurs rencontres et de leurs croisements, il s'agit avant tout d'une structure s'inscrivant dans la logique des travaux de Pierre Belouin. Chef d'orchestre ou de chantier, cartographe, il représente peut-être cette autorité qui se forge par un jeu complexe d'influences au point de s'y perdre, prisonnier des références qu'il poursuivait pour en devenir une à son tour.
Persistence is all, du 18 janvier au 19 avril au Frac PACA, Marseille.