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ÉDITO / CHRONIQUE
Artistes au travail
Deux rencontres les 27 mai et 10 juin à Paris

date de publication : 23/05/2008 // 13672 signes

Au lendemain d’un week-end proposé, à Alençon, par le festival itinérant Corps de textes autour de « La condition du travail », et au moment où s’ouvre à Rennes une biennale d’art contemporain questionnant les liens entre les artistes et le monde de l’entreprise, Mouvement propose au Point Ephémère, à Paris, deux rencontres-débat autour de la – brûlante – question du travail

Le travail, ou plutôt le droit d’en sortir au plus tôt, est ces jours-ci, en France, au top de l’actualité. Et depuis longtemps, il est au top des préoccupations, non seulement des Français, mais aussi de l’ensemble des Occidentaux – et donc, par extension, du reste du monde –, depuis qu’en 1973, le premier choc pétrolier est venu démontrer que le plein-emploi n’était pas forcément inscrit dans les gènes du capitalisme. En trente-cinq ans, lentement mais sûrement, dans notre quotidien, la précarité, des formes d’esclavage moderne ont fait leur apparition ; l’industrie est entrée dans un modèle d’exploitation de type post-fordiste qui s’est instantanément propagé au secteur tertiaire, tandis que les travaux des médecins, des psychologues (au premier rang desquels Christophe Dejours) et des sociologues du travail mettaient régulièrement au jour de nouvelles pathologies. Et ainsi, lentement mais sûrement, c’est ainsi le fameux « spectre du chômage » qui a fait son irruption à la Une de nos quotidiens.
Comme toujours avec la langue médiatique, dans nos sociétés où le matraquage de l’information commence à faire de plus en plus peur, à force de voir rabâchés les mêmes lieux communs et formules toutes faites, on en viendrait presque à oublier la réalité qu’ils recouvrent. Il en va ainsi par exemple, ces jours-ci en France, de « la faiblesse du pouvoir d’achat » : une « préoccupation » qui renvoie d’ailleurs au travail dans la mesure où celui-ci n’est peut-être finalement rien d’autre que le moyen le plus rationnel de produire du pouvoir d’achat – et de produire en même temps, comme par miracle, les objets (pour la plupart inutiles – mais avec les objets comme avec les informations, c’est la nouveauté qui importe) que ce pouvoir d’achat va permettre de consommer, une fois que des personnes rétribuées à cet effet auront déployé les efforts marketing et publicitaires nécessaires à en créer le besoin. Cet « invraisemblable théorème », pour reprendre l’expression de Christophe Dargère, est d’ailleurs au c½ur de l’excellent n° 4/5 (automne 2007) de la revue Mortibus : sous le titre « Faim du travail », ce numéro, en 25 contributions stimulantes – inspirées par les pensées d’André Gorz, Georges Friedmann, Norbert Elias, Jérémy Rifkin ou du collectif Krisis en Allemagne (auteur récemment d’un Manifeste contre le travail) –, comment la critique du capitalisme doit nécessairement passer par une critique du travail… Bref, la question de travail est le nerf de la guerre, et il est sans doute symptomatique qu’elle semble intéresser de plus en plus d’artistes : en témoignent en ce moment la jeune Biennale d’art contemporain de Rennes comme la reprise de Par-dessus bord, de Michel Vinaver, au Théâtre de la Colline, l’exposition Cadre moyen de la photographe et vidéaste France Dubois à la galerie image/imatge à Orthez comme Frère Animal, le livre-disque que le musicien Florent Marchet et l’écrivain Arnaud Cathrine ont récemment publié aux éditions Verticales.

Conditions du travail
Le travail, ou plus exactement sa « condition », était au centre des trois journées que Corps de Texte organisait à Alençon du 15 au 17 mai, à la Scène nationale 61. Initié par le Théâtre des 2 Rives à Rouen, le « festival » biennal Corps de texte, consacré aux écritures contemporaines, a pris en effet, depuis cette année, une forme itinérante : après Villeneuve lez Avignon, Rouen, Porto, Le Havre, Liège, Dieppe, Sofia, Rouen, et avant La Roche-sur-Yon, Marianne Clévy, directrice et instigatrice de Corps de Texte, a trouvé en Régine Montoya, la dynamique nouvelle directrice de la Scène nationale 61, une interlocutrice de choix pour partager sa « vision de la décentralisation ». Du 15 au 17 mai, Corps de textes faisait donc halte à Alençon, pour trois journées de ce que Marianne Clévy appelle « fabrication d’objets artistiques »(1) centrées autour de la question de « La condition du travail » et de la thématique de l’entreprise.
Toute la journée du samedi 17 mai, à l’intérieur comme aux abords du théâtre (dans le hall duquel d’anciens salariés de Moulinex, tristement célèbre fleuron de l’économie locale, avaient organisé une exposition retraçant l’histoire et la chute de leur glorieuse maison), était ainsi rythmée par une succession de propositions inhabituelles, décalées et éclectiques, et ouvertes à tous les publics. Fruit d’un laboratoire ayant réuni la veille le comité de lecture de Corps de Textes, des « entretiens d’embauche » étaient proposés dès 11 heures du matin : dans les bureaux de l’administration de la Scène nationale, des lecteurs/comédiens proposaient autant de face-à-face saisissants, lisant à chaque visiteur (auquel avait été remis un numéro individuel dont on attendait l’appel dans le couloir, en patientant face à un texte de Bernard Stiegler) des textes ayant trait à la problématique du travail – signés Falk Richter, Roland Schimmelpfennig, Kathrin Röggla ou Nicole Caligaris.
Le spectacle du jour – succédant au Paradiscount du collectif MxM, mis en scène par Cyril Teste sur des textes de Patrice Bouvet, qui avait été proposé le 15 – était Sous la glace, pièce de l’Allemand Falk Richter mise en scène par Anne Monfort, traductrice de celui-ci. Le travail est au centre du théâtre de Falk Richter, théâtre éminemment politique qui cherche à décrire les conditions de vie dans le monde contemporain et globalisé – à « prendre la mesure de cette révolution de la pensée “efficiente” et du néolibéralisme », ainsi que Falk Richter l’expliquait récemment à Jean-Louis Perrier, au cours d’un entretien qui sera publié dans le prochain numéro de Mouvement. Richter a effectué plus d’un an de recherches dans le milieu du consulting et de l’entreprise avant d’écrire ce texte narrant l’histoire de Jean Personne, interprété par Serge Nail (photo) et de deux de ses collègues consultants d’entreprise, découvrant les peurs et les rêves d’individus de plus en plus endoctrinés. S’appuyant sur trois excellents comédiens (outre Serge Nail : Christophe Giordano, Yann Lheureux et le jeune Marin Victor), Anne Monfort et sa compagnie du Théâtre de l’Heure proposent une lecture au diapason de cette langue à la fois glaçante et palpitante.
Egalement au menu de cette journée de « réjouissances », une table ronde animée par la rédaction de Mouvement réunissait quatre invités ayant chacun fait l’expérience sur le terrain de l’évolution des conditions de travail, en particulier dans le monde ouvrier : Claude Renault, militant syndical qui fut l’un des chefs de file du combat contre la fermeture de Moulinex avant de créer l’association R.E.V.I.V.R.E, consacrée à la réinsertion ; José de sa Moreira, délégué central syndical CFDT et secrétaire du comité d’entreprise de Faurécia, sous-traitant automobile qui est la plus grosse entreprise de l’Orne ; Josette Séraline, assistante sociale des personnels de l’Education nationale et militant au syndicat Sud ; François Crunel, médecin du travail à la Mutualité sociale d’Alençon. Tous quatre ont évoqué la dégradation des conditions de travail qu’ils ont vu s’opérer depuis trente ans – la lente évolution vers toujours plus de compétition, de pression, d’isolement des salariés –, pointé cette déconstruction de l’individu et cette « usure mentale » dont parle Christophe Dejours, et réfléchi aux moyens de faire en sorte que le travail redevienne ce facteur d’épanouissement et de cohésion sociale qu’il a pu représenter à une époque. Dans la discussion qui a suivi, une intervention du réalisateur Christophe d’Hallivillée (auteur de plusieurs films sur le monde du travail, parmi lesquels Au Pays joyeux des enfants heureux, consacré au fabricant français de jeux vidéo Ubisoft, qui était projeté en continu dans le hall du théâtre), permettait d’élargir le débat, et de faire apparaître ce qui est peut-être une fracture générationnelle, rejoignant en cela certaines des idées défendues dans le numéro susmentionné de la revue Mortibus : le travail peut-il avoir encore aujourd’hui la fonction émancipatrice qui a pu être la sienne par le passé ? les nouvelles générations vont-elles encore placer le travail au centre de leur vie, « travailler plus pour gagner plus », ou bien ne tendent-elles pas à rechercher ailleurs, en dehors de lui, les moyens de leur épanouissement ? C’est notamment par une performance de Sylvian Bruchon que s’est achevée cette journée pleine d’effervescence.

Artistes entreprenants
Art et entreprise sont-ils incompatibles ? Leur relation ne peut-elle être que conflictuelle ? Telle est l’apparente contradiction à laquelle tente de répondre Valeurs croisées, la première Biennale d’art contemporain de Rennes. Sous l’impulsion de l’entreprise agroalimentaire Norac, mécène et commanditaire de la biennale, et de l’association Art to be, 14 entreprises bretonnes ont accueilli entre novembre 2007 et avril 2008 un artiste en SouRCE (Séjour de recherche et de création en entreprise). Mathieu Mercier a ainsi choisi l'entreprise Thermoformes, fabricant d'objets en plastiques, Claudia Triozzi a pu confronter sa voix au bruit des machines de Soreal, usine de sauces alimentaires, tandis que Damien Beguet a joué les managers de production de crêpes industrielles, distribuées aux visiteurs du couvent des Jacobins, lieu où s'expose principalement Valeurs croisées jusqu'au 20 juillet.
Réflexions sur le travail, mais aussi ½uvres co-produites ou participatives… Les pièces réalisées se sont ajoutées à celles prêtées ou créées pour l’occasion pour initier à Rennes un pôle informel de recherches sur les relations entre art et entreprises. Plusieurs musées, l'école des Beaux-Arts et trois centres culturels se partagent les ½uvres, suscitant des déplacements qui permettent de découvrir dans l'espace public les propos de travailleurs, pertinents ou drôles, recueillis par Jean-Charles Massera. De l’implacable réalisme (L’Audit, par lequel Martin Le Chevallier fait évaluer sa performance artistique) à l’esthétisme (la vidéo chorégraphique de Marie Reinert réalisée aux archives départementales) en passant par le détournement (la Tour Eiffel en filet de pêche de Nicolas Floc’h ou le monde en pain Daunat de Iain Baxter&), toutes ajoutent ainsi à la « valeur travail » une valeur artistique qui fait sens.
Si la plupart des artistes se sont approprié les codes et moyens techniques du monde du travail, certains ont au contraire souhaité établir un échange. Ainsi Nadia Lichtig, en résidence chez Keolis Réseau Star, opérateur de transports en commun de l'agglomération rennaise, verra-t-elle la partie sonore de son ½uvre diffusée dans le métro. Qu'elles questionnent une quête de productivité allant jusqu'à l'absurde ou prennent simplement le réel comme matériau, toutes ces expériences viendront nourrir des réflexions sur une connexion trop peu envisagée, relation que la cellule de réflexion et les rencontres liées à l’événement ne manqueront pas d'explorer.

A suivre au Point Ephémère
Toutes ces questions seront au c½ur des deux rencontres-débats que Mouvement propose, les 27 mai et 10 juin prochains (à 18 heures), à l’invitation du Point Ephémère à Paris. Marianne Clévy et Raphaëlle Jeune, commissaire des Ateliers de Rennes, feront partie des invités de la rencontre du mardi 27 mai. Placée sous l’intitulée « Les artistes au travail », celle-ci interrogera les relations entre l’art et l’entreprise, et les modalités d'intervention de l'art dans ce secteur tertiaire qui emploie aujourd’hui la majorité des actifs. Le plasticien Julien Prévieux (invité de la Biennale de Rennes, il s’est fait remarquer l’an passé avec ses fameuses « lettres de non-motivation »), l’écrivain Arnaud Cathrine et Patricia Perdrizet, fondatrice de l'association Un sourire de toi et je quitte ma mère (qui mène depuis quelques années un ambitieux et protéiforme projet, « Au boulot », explorant les relations entre les artistes et le monde du travail) seront les autres invités de ce débat auquel nous vous convions chaleureusement à assister.
Le mardi 10 juin, Jean-Marc Adolphe animera le second volet, intitulé « Vivre de l'art », de ce premier cycle de conférences mensuelles, qui se penchera cette fois sur les conditions de vie et de travail des artistes et de ceux qui les aident à se faire connaître. Comment et pourquoi vivre de l'art ? Sur cette double question, seront invités à réfléchir des artistes tels que Thomas Ferrand, des responsables de structures (parmi lesquels Cristina Martineau, cofondatrice de l’association lyonnaise Grrrnd Zero), ainsi que Francis Guerrero, responsable du projet Precaritas initié par le Syndicat Potentiel à Strasbourg – une action destinée aux artistes en situation précaire.


1. Le tiers seulement de Corps de Textes est consacré aux spectacles « stricto sensu », l’objectif revendiqué de la manifestation étant de « ne pas être dans la monstration ».

> « Les artistes au travail » (le 27 mai à 19h), « Vivre de l'art » (le mardi 10 juin à 18h), rencontres-débats animés par Mouvement au Point Ephémère, Paris (entrée libre). Tél. 01 40 34 02 48

David SANSON et Pascaline VALLÉE
à visiter
le site de Corps de Textes
le site des Ateliers de Rennes
le site du Point Ephémère
le site du syndicat Potentiel
le site du projet Precaritas
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