COMPTE RENDU Massera on stage Retour sur Meeting Massera et We are l’Europe de Jean-Charles Massera
date de publication : 01/12/2009 // 6235 signes
Avec Meeting Massera, assemblage de textes mis en scène par Jean-Pierre Vincent, et We are l'Europe, monté par Benoît Lambert, Jean-Charles Massera théâtralise sa dialectique et ses contradictions. L'auteur dit ne pas vouloir donner de leçon et développe en parallèle une théorie du « faire avec ». Une posture ambivalente qui dérange et interroge.
Sur la forme, on relèvera la cocasse coïncidence qui fait démarrer chacun des deux spectacles sur une scénographie similaire : une table lambda, type table de réunion, telle qu'on en trouve dans tous les bureaux, dans toutes les conférences. Après les banquets platoniciens, christiques ou rabelaisiens, voici le lieu d'échange de la parole moderne. Une parole vidée de son sens, réduite à néant – à faire du bruit, à faire écran - comme le dénonce régulièrement Jean-Charles Massera. Au contraire des lieux clefs de la culture occidentale où se sont élaborées les théories philosophiques, religieuses et humanistes, piliers de nos futures civilisations, les tables semblent ici concentrer tout le vide de notre ère, que pourrait symboliser l'absence d'aliments. Sur ces vastes plateaux en aggloméré, en effet, il n'y a plus rien à manger, mais des verres en plastique transparents et autres petites bouteilles d'eau plate diététique qui attendent des conférenciers prêts à déverser leurs discours éventés.
Monté dans le cadre de « Talents Cannes Adami », le spectacle de Jean-Pierre Vincent met en scène ces conférenciers et ce schème structurant de l’œuvre de Massera : le recours à un langage préfabriqué qui, à force de répétitions et de redondances, délivre toute son inanité, ne donne plus à entendre que des airs connus, rabâchés, que nos oreilles reçoivent avec tout ce plaisir qu'il y a à écouter de vieux tubes et à se sentir conforté. En cause, pas seulement les médias, mais aussi les politiques, les syndicats, les sociologues, les intellos,... tous ceux qui concourent à ce que se répètent éternellement les mêmes oppositions, les mêmes propositions, les mêmes constats – en somme les mêmes mots et les mêmes phrases.
Et nous. Et nous aussi bien sûr, nous sommes en cause. Car c'est bien ce « nous » qui préside aux We are la France et We are l'Europe de Benoît Lambert. Un an après la cocarde, c'est l'émoticône au sourire d'ecstasy qui constitue le fond de scène de nos déboires. L'Europe, ou la nouvelle aire géographique d'un constat qui s'amplifie : plus de « we » mais une addition de « je », plus de « are » mais, pour se définir une identité commune, des concepts vides et instrumentalisés tels que « l'Europe » (ou « l'identité nationale »). Le spectacle de Benoît Lambert - nous y venons très vite car il donne bien davantage à voir et à entendre que celui de Vincent - déploie dans toute sa complexité, son humour polyphonique et sa dialectique diabolique, la parole multiforme d'un Massera qui fait plus encore que rendre compte du désarroi d'une génération qui ne sait plus quoi penser.
La mise en scène de Benoît Lambert est simple, fondée sur une mise en abyme qui voit ses comédiens répéter un spectacle passablement ridicule censé développer les bases d'un nouveau projet de société : le projet WALE (We Are L'Europe). En costumes de super-héros aux couleurs jaune et bleu de la Communauté européenne, sur des musiques d'épopées spatiales dignes de films de science-fiction hollywoodiens, la troupe alterne les répétitions de WALE, projet qui prend la forme d'une parodie de comédie musicale, et des discussions entre les acteurs du collectif qui cherchent à savoir ce qu'ils voudraient affirmer par là.
En ligne de mire donc, à travers la métaphore de ce work in progress, la disqualification de toute tentative de nouvelle utopie collective, du fait, entre autres, de l'échec des idéologies du siècle passé. Face à face, communisme totalitaire et capitalisme triomphant sont renvoyés à leurs impasses, et Massera oppose les discours venus d'en haut, des politiques, des intellectuels, en somme des idéologues, à la création de chemins individuels. Un peu comme les Lumières voulurent substituer à la parole divine enfermée dans les textes le pouvoir réflexif et créatif de la raison de chacun. C'est là le ferment de son « faire avec ».
L'intention est louable. L'écriture est talentueuse, dynamique, moderne. Elle mélange les registres, les univers, lance des gimmicks qui claquent comme des coups de fouet. Le résultat scénique est drôle, intelligent et stimulant. Ancien normalien issu de la cossue banlieue Ouest, Benoît Lambert est familier, cela se voit, de la rhétorique issue des Foucault, Deleuze, Debord... dont Massera se saisit et qu'il tente également de dépasser. Et il réussit ainsi un très habile cinquième épisode de son feuilleton théâtral Pour ou contre un monde meilleur.
L'intention est donc louable de vouloir libérer chaque individu de son attitude passive, de son statut d'objet désirant, de vouloir, dans un mouvement bergsonien, le pousser à développer sa propre énergie créatrice qui l'émanciperait du caractère répétitif et automatisé de la vie. Le « faire avec » de Massera consiste à ne plus s'opposer mais à se réapproprier le monde qui nous entoure dans une pratique renouvelée de la sensation. Comme les titres de ses oeuvres se jouent ironiquement et efficacement de la mode, télescopant avec éloquence le français et l'anglais, il s'agit de ne plus aller contre, d'être conscient des mécanismes de notre société et de tenter de ne plus se laisser dépasser par eux. Est-ce possible ? Le spectacle se termine sur un discours incantatoire, rigolo, qui tire son optimisme immodéré d'une simple méthode coué. Une ultime pirouette où le rire tient lieu de dépassement dialectique. Il y a chez Massera quelque chose de désespéré.
>We are l'Europe de Jean-Charles Massera est publié aux Editions Verticales. Mise en scène de Benoît Lambert, du 18 novembre au 5 décembre au Théâtre 71 à Malakoff, le 12 décembre au Théâtre, scène conventionnée à Auxerre. Les 6 et 7 janvier à l'Agora d'Evry, du 12 au 16 au CDN de Dijon, du 20 au 22 à l'Equinoxe à Châteauroux, le 2 février aux Scènes du Jura à Lons le Saunier, les 9 et 10 mars au Cratère à Alès, le 12 à la Vignette à Montpellier, du 16 au 18 au CDN de Caen, le 20 à la Scène Nationale 61 d'Alençon, le 30 au Théâtre de Cornouaille à Quimper, du 13 au 15 avril à la Scène Nationale de Sénart, le 27 à la Passerelle à Saint-Brieuc, les 4 et 5 mai à l'Espace des Arts de Châlons/Saône, du 18 au 20 mai à l'Espace Malraux de Chambéry, du 18 au 20 au Forum au Blanc-Mesnil, du 1er au 4 juin aux Ateliers à Lyon.
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