COMPTE RENDU Déculottée chorégraphique La performance espiègle de Cecilia Bengolea et François Chaignaud à la Ménagerie de Verre
date de publication : 15/12/2008 // 5750 signes
Couvé dans la mythique serre artistique de la Ménagerie de verre, Pâquerette, duo des jeunes chorégraphes Cecilia Bengolea et François Chaignaud, promet de dépasser le seul phénomène médiatique et de créer des accoutumances.
Les bigots verraient en eux de mauvaises graines, là où les décomplexés hilares verraient avant tout de belles plantes. Cécilia Bengolea et François Chaignaud ne ravissent pas seulement leurs orifices ainsi qu’une bonne partie des spectateurs. Ils ravissent aussi la première place dans les controverses qui animent le monde chorégraphique actuel. Présentée l’été passé lors du festival berlinois Tanz im August, leur performance Pâquerette vient de refleurir à la Ménagerie de Verre dans le cadre du festival les Inaccoutumés – qui s’étend par ailleurs jusqu’au 13 décembre –, occasion pour qu’éclosent des commentaires multiples. Qu’ils acquiescent très vite en faveur de ce pied de nez aux bonnes m½urs ou se rétractent, d’emblée agacés par ce qui n’aurait pu être qu’un buzz médiatique, les nombreux spectateurs de Pâquerette ne cachent pas leurs réactions épidermiques. Quatuor orgasmique pour deux anus et godemichés, Pâquerette oblige à redéfinir les contours du corps, modifiant radicalement notre compréhension de la façon dont le mouvement se fabrique : « Repousser les limites du corps chorégraphiable. » Entendre par là danser avec des sex-toys dans l’anus, construire une chorégraphie dont le plaisir sexuel est sujet, objet et agent du mouvement. Avant d’être un pied de nez à quoi que ce soit, la chorégraphie vise donc aussi à prendre son pied, côté danseur en tout cas – le plaisir du spectateur étant, lui, devenu trop suspect…
Gode, calme et volupté Réellement inattendu, Pâquerette ? Rappelons que les sex-toys ne sont pas arrivés cet automne sur le marché, qu’ils ont déboulés avec fracas dans les possibles du consommateur lambda, qu’ils jouissent même d’un en-vogue puissant au point de devenir amants privilégiés des fashionistas. Ensuite, l’aspect joujou des sex-toys des chorégraphes éloigne de l’effet pornographique. D’ailleurs, Pâquerette n’est pas une chorégraphie érotique qui stimulerait la libido à en être guettée par un quelconque voyeurisme. Aucune intimité dévoilée lorsque le spectateur est à ce point tenu à distance de toute connivence jouisseuse. Le rire dans Pâquerette est un matériau distanciateur. Il serait mal avisé de dire que la performance n’interloque pas. Il est vrai, les deux chorégraphes ne représentent pas le sexe sur scène mais le présentent frontalement. De plus, l’intégralité de la proposition est construite autour de la pénétration – pénétration qui ne provient pas d’un accouplement mais d’une masturbation. Cependant, la présentation du sexe sans médiation sur scène est de moins en moins marginale. Cecilia Bengolea et François Chaignaud ne sont pas les premiers à jouer de l’intériorité du corps et de la matérialité du sexe. Le concept de Pâquerette, c’est d’avoir le culot de libérer la vapeur de ce qui mijotait depuis un certain temps, le tout avec une joyeuse désinvolture et une frivolité feinte. Loin des expériences sexuelles traumatiques d’un Steven Cohen, Pâquerette officie du côté du sexe ludique, braquant vers une conception onaniste du monde version gode, calme et volupté.
Références au sens propre On peut, après l’émoi de la surprise, s’interroger sur ce que fait réellement ce joujou à la danse, s’il apporte un supplément d’âme ou inscrit la motion dans des contrées inédites, inaccessible au farouche. Mais ce godemiché ne fait pas grand-chose à la chorégraphie elle-même. Il en donne simplement une autre interprétation et c’est bien assez. L’intérêt de Pâquerette semble justement provenir d’une construction chorégraphique simplissime, reconnaissable de tous, avec son lot de codes chorégraphiques (on décline les sauts classiques durant une séquence « doigtée ») et la candeur requise par une certaine époque de la danse. Nombre de démarches qui ont jalonnées l’histoire de la danse sont alors convoquées en creux, à commencer par celle de la pionnière Martha Graham, réclamant une danse provenant des impulsions du vagin. Pâquerette s’inscrit dans la perspective d’une récriture mutine, prenant au sens littéral ce qui est toujours resté au sens figuré, dans le langage pédagogique par exemple. Quel serait donc le moyen pour parvenir à une danse « organique », pour parvenir à ce « lâché » cher à la danse, ou une impulsion « de l’intérieur » ? Pâquerette détourne avec polissonnerie les mouvements reconnaissables – postulant donc qu’ils sont guidés par la quête du plaisir sexuel – et joue aussi sur l’ordonnancement dramatique, récupérant les principes classiques de dissimulation, de coup de théâtre et de dévoilement. Devant le spectateur, deux corps assis – encore dissimulés sous des robes médiévales – gigotent d’abord imperceptiblement. Leurs actions s’avèrent de moins en moins secrètes à mesure que les visages passent du sourire serein à la grimace équivoque. Cette séquence de gradation dramatique culmine en une galipette qui révèle l’objet de tant d’émoi. Sans vernis conceptuel, sans sur-ajout de froufrous dramatiques, Pâquerette se dresse comme une variation espiègle, dans laquelle la fausse candeur est savamment maniée. Une voie d’accès privilégiée vers un vrai propos politique.
Pâquerette, chor. Cécilia Bengolea, François Chaignaud, était présenté à la Ménagerie de Verre du 25 au 27 novembre. La performance sera présentée au Théâtre de Vanves le 20 février dans le cadre du festival ArtDanThé.
Le festival les Inaccoutumés, du 18 novembre au 13 décembre à la Ménagerie de Verre.
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