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ÉDITO / CHRONIQUE
La couverture de Mouvement controversée

date de publication : 01/04/2008 // 9128 signes

La reproduction, en couverture du nouveau numéro de Mouvement, de Crucifiction, œuvre du collectif Taroop&Glabel, nous a valu de nombreuses réactions de catholiques indignés. Mise au point.

La parution, lundi 24 mars dernier, du numéro 47 de Mouvement a été accompagnée, comme à chaque fois, par une (modeste) campagne d’affichage dans les kiosques, reprenant la couverture de la revue : Crucifiction (et non : « crucifixion »), une œuvre du collectif de plasticiens Taroop&Glabel, déjà exposée à de nombreuses occasions dans des centres et des galeries d’art et reproduite dans plusieurs ouvrages(1). Une œuvre, représentant une poupée à l’effigie de Mickey crucifiée, que nous avons choisie afin d’illustrer et refléter le dossier que nous consacrons au « nouvel esprit du sacré », en marge de l’exposition Traces du sacré qui s’ouvre le 7 mai prochain au Centre Pompidou. Dès le 24 mars, les différents boîtes e-mail de notre rédaction étaient assaillies par une pluie de courriers émanant de chrétiens se déclarant « peinés », « blessés », « choqués », « scandalisés » par cette image. A l’évidence, la nouvelle de cette publication a rapidement circulé sur les réseaux de diffusion catholiques – dont la quasi-totalité semble avoir découvert à cette occasion l’existence de notre revue. Exemple : « Votre “une” d'avril-juin, un Mickey crucifié, me choque. Je suis chrétienne, je viens de fêter Pâques comme des millions de chrétiens dans le monde, et pour moi le Christ ce n'est pas Mickey. L'expression artistique n'autorise pas tout et votre manque de respect pour les convictions des chrétiens ne vous grandit pas. Mais rassurez-vous, les chrétiens blessés ne cassent pas, ne détruisent pas, ne brûlent pas, ils pardonnent... peut-être est-ce pour cela d'ailleurs que l'on s'attaque aussi souvent à eux… » : cette lettre, choisie parmi d’autres, résume bien la teneur des réactions que nous avons essuyées, le plus souvent très courtoises dans leur fermeté (on nous engage à faire repentance, on nous promet de prier pour nous) – d’autres fois, en revanche, fort peu charitables, pleines de cette agressivité et de cette bêtise, il faut bien le dire, propres aux intégristes. Un argument ne laisse cependant pas d’étonner : celui selon lequel nous n’aurions jamais osé « nous en prendre à d’autres religions » : un « argument » qui, sous certaines plumes, revêt parfois une tournure des plus inquiétantes : « Face aux musulmans, ou pire, aux juifs, votre créativité semble bien plus asservie ! » (sic !!!) Ceux qui en appellent à Benoît XVI jugent-ils cette image plus choquante que la conduite du pape lorsqu’il refuse, en décembre 2007, de recevoir le Dalaï Lama en visite à Rome ?
Honnêtement, et objectivement, nous n’imaginions pas que cette couverture provoquerait, dans la France de 2008, ce type de réactions. Cette couverture, ou du moins cette image, est-elle « blasphématoire » ? On laissera à chacun le soin d’en juger, en soulignant tout de même combien l’œuvre en question offre prise à une multitude d’interprétations : plutôt qu’une parodie de Jésus-Christ, on peut très bien y lire, par exemple, une critique acerbe d’une société actuelle qui semble vouer un véritable culte au divertissement – le collectif Taroop&Glabel construit depuis plus de 30 ans une critique de la société fondée sur un travail sur les signes dominants de l’époque (qu’ils soient religieux, politiques, etc. – et l’on verra plus loin combien la religion catholique, plus que toute autre, s’est construite comme une religion du signe). On se contentera de rappeler que, depuis les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et les lois du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, la notion de blasphème n’existe plus en droit français dès lors qu’il n’y a ni atteinte à l’ordre public, ni « provocation aux crimes et délits ». Manifestement, certains de nos interlocuteurs semblent le regretter. Plus sûrement qu’auprès des tribunaux, c’est chez Nicolas Sarkozy que les arguments des nostalgiques de la période d’avant la loi de 1905 (entérinant la séparation de l’Eglise et de l’Etat) risquent de trouver une oreille attentive.
Que les choses soient claires : pas davantage que la concomitance de la sortie de ce nouveau numéro de Mouvement avec la fête de Pâques (un pur hasard du calendrier, la revue paraissant à chaque fin de trimestre), le choix de cette image ne résulte d’une stratégie « commerciale » ou « publicitaire », ainsi que bon nombre des courriers que nous avons reçus le laissent entendre. Répétons-le, il s’agit avant tout de refléter le contenu d’un dossier qui entend interroger la place du sacré dans nos sociétés contemporaines. Et venons-en au vif du sujet.
On ne saurait confondre art et religion : soulignons que ce n’est pas le Christ qui est donné à voir, ni même sa représentation. La croix est ici traitée comme un signe. L’incompréhension que cette œuvre suscite rappelle l’hostilité à laquelle s’étaient heurtés, en 1950, les pères dominicains Couturier et Régamey lorsqu’ils commandèrent à des artistes profanes, parmi les plus grands de l’époque (Léger, Matisse, Braque, Germaine Richier, Bonnard, etc.), des œuvres religieuses pour renouveler ce si médiocre art saint-sulpicien dont ils dénonçaient la présence dans les églises : ces réalisations furent l'objet de très violentes polémiques attisées par un petit groupe d'intégristes catholiques, visant en particulier le Christ de Germaine Richier, ce Christ de douleur dont ils ne comprenaient pas l'esthétique, accusant l’Eglise (comme cela avait déjà été le cas avec la chapelle du Rosaire de Matisse) d’introduire des monstres en son sein.
N’en déplaise aux chrétiens, la religion catholique, contrairement à d’autres, a assis sa domination sur la fabrication de l’« image iconique » – ainsi que l’a lumineusement analysé le philosophe Georges Didi-Huberman, à partir notamment de la fabrication du Saint-Suaire(2). De fait, l’image du crucifix aujourd’hui n’est pas une image dont les catholiques seraient les dépositaires exclusifs : c’est en ce sens, en tant qu’icône, qu’elle peut être saisie par des artistes qui, comme Taroop&Glabel, travaillent sur les signes de l’époque (dont Mickey fait également partie). « Désacraliser ce qui nous rabat sans cesse sur l’identique de notre identité, telle est l’une des premières vocations de l’art. Son travail de sape, en quelque sorte, à l’encontre des représentations dominantes et de l’idolâtrie », écrivons-nous dans l’éditorial de ce numéro 47. Ces mots, qui font référence au philosophe Giorgio Agamben, trouvent un écho inattendu dans les écrits de théologiens tels que Raymon Panikkar(3) et, surtout, le jésuite Christoph Theobald : dans son ouvrage La Révélation (publié en 2001 aux Editions de l’Atelier), celui-ci dit-il autre chose lorsqu’il rappelle que tout le Premier Testament, de même que la Torah, condamne l’idolâtrie ? Dans le chapitre intitulé « La fin de l’Histoire », Theobald montre combien les pouvoirs religieux ont eu tendance à fabriquer des images, à « chosifier » des êtres qui n’étaient que fraternité, des figures ensuite récupérées par les pouvoirs politiques ou économiques. Le but de l’existence n’est pas la religion, mais l’accès à l’humanité : or, le fait de devenir humain implique précisément la fin de la religion, puisqu’il signifie la fin de toute idéologie. C’est précisément là, selon Theobald, l’enseignement de Jésus : n’être qu’accueil, aspirer à une fraternité qui ne serait pas travestie par nos enfermements et nos projections, à une ouverture à l’autre totale.
L’expérience artistique – « cette expérience individuelle dont la saveur est aussi de pouvoir être goûtée collectivement », écrivons-nous encore dans notre éditorial – est-elle si différente ? L’art n’a d’autre but : questionner « ce que nous voyons, ce qui nous regarde », pour reprendre le titre d’un fameux ouvrage de Georges Didi-Huberman, mettre à terre nos représentations, nous apprendre à nous méfier des images.
Signalons que Mouvement vient de recevoir le soutien de Golias, excellent hebdo et revue bimestrielle « catholique critique » au croisement du religieux, du politique et de la culture, dans un éditorial de son directeur Christian Terras : pour lire, cliquez ici


1. Parmi lesquels Vous en chierez jusqu'à la fin des temps, éditions Sémiose, 2005.
2. Voir notamment Georges Didi-Huberman, L’Image ouverte. Motif de l’incarnation dans les arts visuels, Gallimard, coll. « Le Temps des images », 2007, ainsi que le catalogue de l’exposition L’Empreinte présentée en 1997 au Centre Pompidou.
3. Voir notamment Raymon Panikkar, Le Silence du Bouddha. Une introduction à l’athéisme religieux, Actes Sud, coll. « Actes Sud-Spiritualité », 2006.

Jean-Marc ADOLPHE, Valérie DA COSTA et David SANSON
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