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REPORTAGE / ENQUÊTE
Artiste, c’est un métier ?!
Les Jeudi's au Centre Pompidou

date de publication : 07/05/2008 // 6756 signes

Le Centre Pompidou célèbrera le 29 mai le dernier des Jeudi’s 2008 (1), Urban-I-City, en présence de la Central School of Speech and Drama de Londres et des élèves du Master Management de la Culture et des Médias de Science-Po Paris. Le projet, inscrit dans une perspective éminemment pédagogique, soulève la question de la formation professionnelle au travers d’une ouverture à la pensée critique.

Placés sous la responsabilité de Florence Morat, chef de projet à la Direction de l'Action Educative et des Publics, les Jeudi's entendent, explique-t-elle, « resserrer les liens de l'institution avec l'enseignement supérieur » en accueillant une formation artistique, le deuxième jeudi de chaque mois, de janvier à mai. Concrètement, il s'agit d'opérer à une mise en abîme de la collection exposée du Musée national d’art moderne, par sa rencontre avec de jeunes artistes en formation, de jeunes universitaires, ainsi qu'un public fidèle. Les élèves sont dans un premier temps invités à visiter la collection, pour ensuite entrer en dialogue avec les œuvres qui les ont marqués. Emergence d'entretiens pluridisciplinaires, les performances sont finalement éprouvées dans le cadre de nocturnes durant lesquelles le public est invité à visiter les salles « habitées ».

La manifestation, initiée en 2005 par Bruno Racine dans le cadre de la politique de renouvellement des publics de l'institution, entend développer de nouveaux regards sur la collection en nouant le dialogue avec le public étudiant, à ce titre, Florence Morat précise qu'il s'agit avant tout d'un « projet éducatif visant à faire découvrir de manière active la collection ». Les élèves du Master Management de la Culture et des Médias de Sciences-Po Paris et les étudiants de Paris III, Paris IV et Paris VIII ont ainsi été associés au projet, en matière de médiation et d'accueil des publics dès les premières rencontres. Depuis, l'articulation entre universitaires et jeunes artistes a été le lieu d'une vitalité performative intense, d'une multiplicité des formes et des propos sans cesse renouvelée. Si par le passé, les formations du CCN de Montpellier, de l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, ou de l'Ecole nationale supérieure des arts du cirque, ont répondu à l'appel, la présente saison s'est entamée par une collaboration engageant les élèves de l'École internationale de théâtre Jacques Lecoq et ceux de Science-Po Paris. Les œuvres de Valie Export, Fernand Léger, ou encore Jean Dubuffet sont ainsi entrées en dialogue avec de nombreux performeurs de toutes nationalités, dialogue instauré avec une liberté de ton manifeste ainsi qu'une certaine fraîcheur de points de vue.

Si le choix des lieux dans lesquels peut s'inscrire la création est ouvert, il occasionne de nombreuses prises de parole, d'espace et de temps variables, rapport à l'œuvre comme à la structure. En effet, il faut voir que la condition de pluridisciplinarité fait partie intégrante de l'énoncé. Tout d'abord, elle est conditionné par la présence d'élèves formés a la danse, à la marionnette ou encore aux arts du cirque ; l'appel à des structures telles que P.A.R.T.S (sous la direction de Anne Teresa De Keersmaeker), D.A.N.C.E (CCN de Aix-en-Provence, sous la direction de Angelin Preljocaj, William Forsythe, Frédéric Flamand et Wayne Mc Gregor) ou encore Ex.e.r.c.e (CCN de Montpellier, sous la direction de Mathilde Monnier) n'est certainement pas anodin. Ces dernières, globalement appréciées pour la richesse ainsi que la diversité de leurs enseignements, placent la pluridisciplinarité au coeur même des processus d'apprentissage et des programmes établis. Cette condition d'appréhension de la discipline par un élargissement du savoir et des pratiques entend amener les élèves à développer, au delà de formes nécessairement hybrides, un rapport critique et transversal à la création comme à l'histoire de l'art contemporain. La spontanéité manifeste des performances est intimement liée au savoir et à la confrontation à l'institution, non pas comme seul cadre officiel contraignant, mais comme matériaux à manipuler, une densité qu'il convient de détourner pour en extraire les problématiques et se les approprier (« Ils doivent utiliser les contraintes d'un musée pour changer le regard »). Vous y verrez des soli pour ascenseur, des duos par les terrasses, des acrobaties en tout genre, des groupes survoltés parcourant un espace trop souvent appréhendé dans le recueillement.

Si le Centre Pompidou entend de la sorte fidéliser un public en voie de spécialisation, il se propose d'ériger cette rencontre en carrefour, d'initier une dynamique en grande partie pensée à l'égard des acteurs des champs artistiques à venir, et plus généralement, des universitaires. Chaque année, une promotion provenant de l'enseignement supérieur est sélectionnée afin d'assurer une mission de médiation et d'accueil des publics. Pour la saison 2008, ce sont les élèves de Science-Po Paris qui se sont vus confier, dans le cadre de leur cursus, les rôles de souffleurs (le terme de médiateur induisant, aux yeux des programmateurs, une notion de conflit). Ils sont de même chargés d'analyser, sur la base d'un suivi permanent, la composition des publics ainsi que leurs attentes, suivi qui démontre que la grande majorité des visiteurs se situe dans une moyenne d'âge comprise entre 18 et 25 ans. Carrefour bruyant, fécond et opérant, les Jeudi's se positionnent pourtant loin des traditionnelles déclarations de bonnes intentions comme des animations douteuses qui jalonnent l'histoire des grandes institutions (des nocturnes qui se limitent à une rallonge des horaires d'ouverture, sans grand intérêt, jusqu'à ces lieux où l'on vend des parties de paint-ball). Il était ainsi agréable de noter lors de la dernière session consacrée à l'Ecole nationale supérieure des arts du cirque de Rosny-sous-Bois, que certains élèves de l'Ecole Jacques Lecoq étaient présents à titre personnel, occasionnant de par leur présence dans le public de nombreuses discussions entre artistes, curieux et habitués.

La réflexion critique, la rencontre, l'état de groupe, sont autant de processus indissociables de la formation aux disciplines artistiques comme aux métiers de la culture. Au delà des enseignements techniques et théoriques, ils constituent le ferment de la création en lui permettant de se réactiver de manière continue et engagée. Les Jeudi's, outre le fait de s'inscrire dans un réel soucis de médiation et de renouvellement des publics, autorisent bien un maillage semi professionnel des plus intéressants, alors même que la saison des auditions et des concours d'entrée aux écoles bat son plein. Dans un climat de précarité et d'incertitude pesant quant aux métiers des arts et de la culture, le projet, avec grande modestie et sans fanfaronnade médiatique, contribue donc à déployer des enjeux pédagogiques de premier ordre.

1. La manifestation a été reportée du 15 mai au 29 mai pour cause de grève.

>Les Jeudi’s, Urban-I-City, The Central School of Speech and Drama de Londres et le Master Management de la Culture et des Médias de Science-Po Paris, jeudi 15 mai, Centre Pompidou, Paris.

Anthoni DOMINGUEZ
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