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COMPTE RENDU
La fabrique des illusions
Seulgi Lee et Caroline Molusson exposent au centre d'art de la Ferme du Buisson.
date de publication : 18/02/2009 // 4322 signes
Après Isabelle Cornaro et Stéphanie Nava l'an passé, deux artistes femmes sont à nouveau à l'honneur au centre d'art de la Ferme du Buisson. La Coréenne Seulgi Lee et la Française Caroline Molusson jouent chacune à leur manière sur les modes de perception du spectateur.
Unique œuvre de l'exposition réalisée en commun, une multiprise, reliée par des câbles aux quatre coins de la pièce centrale du centre d'art, signifie discrètement l'intersection où se rejoignent les œuvres de Seulgi Lee et Caroline Molusson : la référence ténue au réel, le pied de nez aux formes du quotidien, l'art du bricolage, qui fait surgir la poésie du banal.
De la Coréenne Seulgi Lee, installée à Paris depuis une quinzaine d'années, on connaît surtout les performances dans l'espace public. Lors de ses « balades », elle a pu, par exemple, déambuler dans les rues de Chicago un couteau de boucher à la main, arpenter un village corse avec une cagoule fleurie sur la tête, ou marcher sur des poissons fixés sous ses semelles. Discrètes, ces actions ne témoignent pas moins d'une forte capacité de détournement du réel, en révélant des angoisses effectives.
Sur de longues tables basses, mobilier multifonctionnel essentiel en Asie, sont disposés divers objets-sculptures, réalisés spécifiquement pour l'exposition. Le Parapluie renversé qui se vide et se remplit d'eau en cycle continu, la Pelote d'un mètre de diamètre constituée des vêtements de l'artiste, la tour-boîte à bijoux, d'où s'écoule une interminable rivière de perle (Boîte à collier) ou encore le ruban de gymnaste en perpétuelle giration (Dokebi bul) semblent tout droit sortis de l'univers d'une Alice au pays des Merveilles. La réalité composée par Seulgi Lee s'inspire résolument de l'enfance et du féminin, combinés et fantasmés.
L'artiste remet en cause le statut des objets, qu'elle détourne et neutralise. Dans la série Poignée, elle nie leur fonction : divers objets (revolver, casserole, corde à sauter...) sont enchâssés dans du plâtre d'où n'émerge que la « queue », et ainsi rendus inutiles. Avec ironie, l'ouvrage de Jean Baudrillard, Le Système des objets, est lui-même rendu à sa qualité première d'objet, par l'insertion de spaghettis entre chacune de ses pages, qui lui donnent l'aspect d'une fleur éclose (Livre). Une boîte en carton bat des ailes (Carton volant), une micro-architecture composée d'emballages de paquets de cigarettes semble prête elle aussi à s'envoler (1g), tandis que des sacs en plastique très fin, lestés de plâtre, deviennent impossibles à transporter.
Les apparences sont trompeuses chez Seulgi Lee, comme elles le sont, d'une manière radicalement différente, dans le travail de Caroline Molusson. Cette jeune artiste a pour matériau premier l'espace, dont elle se plaît à perturber la perception. On commence quand on a fini est un labyrinthe obscur dans lequel les sensations et les repères du spectateur sont éprouvés au fur et à mesure du parcours par des événements lumineux (flash, rai de lumière sous une porte...) ou sonores (un cri, la voix de Robert De Niro dans Taxi Driver). Si cette installation demeure au stade de l'anecdotique, l'œuvre Pièce montée, visible sous la charpente du centre d'art, agit plus efficacement encore sur la perception de l'espace. Un carré de moquette a été découpé en son centre en quatre parties dont les angles pointent vers le haut. Comme lors de la formation d'un cratère, un nouvel espace est créé, un vide où converge l'attention du spectateur.
La vidéo Où, présentée idéalement dans une double pièce, joue quant à elle sur le mode de l'illusion. On y voit un espace blanc, interrompu par une demi-paroi, filmé en plan fixe. Des jeux de lumière, des variations de focale, une silhouette passante, des gouttes d'eau sur l'objectif de la caméra viennent troubler l'image. Caroline Molusson emploie diverses techniques appartenant à la grammaire du cinéma pour faire « parler » un espace neutre, lui donner une expressivité, voire une subjectivité. Dans cette fabrique du cinéma est célébré le régime de l'illusion, puisque le spectateur se rend compte finalement que l'espace architectural est une maquette. Comme dans une maison de poupées, la vie prend ici place de manière métonymique. Les sons perceptibles (grésillements, voix de l'artiste) abolissent la frontière entre intérieur et extérieur, et rendent visible le processus de création de l'œuvre. La réalité, finalement, apparaît.
Photos : Vue de l'exposition Seulgi Lee. Photos : D.R.
> Seulgi Lee, Idem et Caroline Molusson, Zones d'ombres du 25 janvier au 29 mars au centre d'art de la Ferme du Buisson.
Magali Lesauvage |
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