COMPTE RENDU Une brise estivale La nouvelle création de Julie Desprairies au Champs Libres
date de publication : 18/06/2008 // 7173 signes
Alors qu'il est en germe depuis plus d'un an, le projet chorégraphique de Julie Desprairies intitulé Printemps s'apprête à voir le jour aux Champs Libres de Rennes, du 3 au 5 juillet. Avec la participation de nombreux amateurs, cette habituée des travaux alliant danse et architecture se propose de répondre à la création de Christian de Portzamparc.
Les premiers mots de notre guide alors qu'on pénètre dans les Champs Libres sont : « Je vous propose de visiter le bâtiment, je ne sais pas où sont Julie et les autres mais nous devrions finir par tomber dessus. » Après une demi-heure de promenade pour le moins instructive dans le Musée de Bretagne, on rencontre un petit groupe de personnes qui répète une série de mouvements au milieu des rayons de la Bibliothèque de Rennes Métropole, alors qu'un autre s'entraîne à palper les pierres anciennes de l'Espace des Sciences... Notre arrivée aux Champs Libres a très certainement quelque chose de déroutant. Pour cette première rencontre avec l'imposante architecture dessinée par le célèbre Christian de Portzamparc, on est venus assister aux répétitions de Printemps, la nouvelle création de Julie Desprairies. En automne 2007, la chorégraphe lançait un appel à participation sur l'ensemble de la métropole rennaise après qu'on lui ait proposé un projet de développement chorégraphique au cœur des Champs Libres. Le bâtiment, qui abrite parallèlement la Bibliothèque de Rennes Métropole, le Musée de Bretagne, et l'Espace des Sciences, fait cohabiter trois institutions, trois personnels, plusieurs publics distincts, dans un étrange rapport de voisinage. Si les Champs Libres se caractérisent par une architecture construisant son langage autour des espaces de circulation et des espaces vides, Julie Desprairies a très vite orienté sa réflexion du côté des appropriations possibles du lieu par ceux qui le pratiquent, favorisant l'idée d'une œuvre qui se construirait comme une fabrique « fourmillant de sons et d'idées. »
Printemps, chorégraphie déambulante qui n'existera que pour le lieu où elle est née, pose dans son acte de naissance la question du lien intime et discret qui se noue entre une architecture et les corps qui l'habitent. L'ambiguïté de ces rapports, rendue visible par Julie Desprairies, dépasse la question de l'occupation de l'espace pour s'attacher plus précisément à celle des grammaires corporelles que le bâtiment oriente, que ses usagers, publics et personnels développent de par leur pratique de l'espace et des éléments qui le composent. Il s'agit, par exemple, d'être attentifs à la manière dont on ouvre quotidiennement telle ou telle porte, selon que les bras soient chargés ou non, que l'on utilise la hanche ou pas, de considérer que ce qui nous entoure a une incidence indéniable sur notre manière de nous déplacer. Ce travail d'identification ou de définition du corps par rapport à l'espace n'a cependant pas pour vocation de s'inscrire dans une dynamique de mime. Printemps est un projet visant à faire basculer ses acteurs, publics, personnels, musiciens (notons la participation du Conservatoire à Rayonnement Régional de Rennes et de l'Ecole intercommunale de musique de Bruz), dans une certaine abstraction de la danse, interrogeant le rapport de la mémoire corporelle à l'environnement, face à l'écriture. Au cours de déambulations durant lesquelles on passe le plus clair de notre temps à rechercher les danseurs, divisés en petites unités de recherche mobiles, on trouve parfois Julie Desprairies, affairée à orienter les différents acteurs du projet. Elle est accompagnée de quelques professionnels issus de sa propre compagnie avec pour seul mot d'ordre de les laisser libres de leurs déplacements ainsi que des matériaux qu'ils souhaitent mettre en œuvre. La fabrique proposée entend en effet s'immiscer avec finesse entre le quotidien en ce qu'il a de plus systématique, d'en laisser intacts, au mieux, les a priori, et un système d'écriture élaboré permettant à près de 150 participants d'occuper un espace immense et extrêmement dynamique durant plus de deux heures.
Poser la question du rapport du corps à l'architecture ne semble, en effet, pouvoir s'effectuer de manière pertinente qu'au regard de la structure dans laquelle celui-ci s'inscrit, qui plus est lorsqu'il s'agit d'une réalisation de Christian de Portzamparc. Julie Desprairies, en grande amatrice, avoue volontiers avoir été séduite par l'idée de « vide construit » mise en œuvre par l'architecte, par ce principe selon lequel une structure dynamique fait du vide un espace qui l'est tout autant, un espace qui vibre. Ce vocabulaire, qui se prête à merveille à celui de nombreuses formes chorégraphiques actuelles, trouve son expression dans un bâtiment où les points de vue et les lignes de fuite se multiplient au gré des déplacements. Si le rez-de-chaussée présente un grand hall évidé, les deux structures traversant l'ensemble (pyramide inversée et dôme incliné) créent autant de voies de circulation sur l'ensemble des niveaux en forme de huit (la multiplication des escaliers et des passerelles participe de cette vitalité manifeste). Le caractère monumental du bâtiment est pourtant problématique dans la construction d'une pièce qui entend s'enraciner dans la modestie du quotidien. Julie Desprairies explique de la sorte qu'elle souhaite « travailler en discrète opposition avec l'architecture », de même que sa proposition « ne cherche pas de formes pérennes, alors que Christian de Portzamparc fait un travail qui doit durer », d'où cette volonté de travailler à des formes qui portent en elles-mêmes leur potentiel décrochage. Certains danseurs pourront par exemple jouer des vêtements fleuris et colorés qui ont été récoltés le 21 mars, comme pour célébrer la venue du printemps, les transporter, ou encore dessiner sur les vitres qui composent la grande baie du rez-de-chaussée (une sorte de plan séquence sur la ville).
Le processus de combinaison de langages mis en œuvre élabore un mode de discussion, où le membre devient partie, indispensable au bon fonctionnement de la mécanique chorégraphique, où le particulier ne peut pas être soustrait à l'ensemble sous peine de le désactiver. Alors que le grand hall du rez-de-chaussée entend s'ériger comme carrefour entre différents publics, il n'en demeure pas moins un espace où des personnes, dont les intérêts et motivations diffèrent, se croisent, parfois, sans pour autant se rencontrer. De même, certaines voies de circulation, obstruées, laissent place à un certain sentiment d'inactivité, participant à creuser l'écart qui peut exister entre une conception architecturale et sa fonctionnalité. Les différents registres sur lesquels joue Julie Desprairies se proposent de ramener, pour quelques jours au moins, les différents éléments de composition d'un bâtiment à une unité éphémère (et c'est peut-être ici que le projet porte en lui-même son potentiel aboutissement), au travers d'un langage concerté entre le corps et la structuration de l'espace. Cette volonté de trouver le liant entre des fragments qui souvent agissent en forces contradictoires se retrouve notamment dans les éléments floraux omniprésents, lesquels entendent végétaliser une structure essentiellement minérale. Penser cette volonté de concordance et d'interdépendance ingénue ne serait pas pertinent, et de la sorte, le titre donné à l'œuvre participe clairement d'un travail dansé voué à faire éclore avec enthousiasme une indivisibilité précaire.
> Printempsau Champs Libres de Rennes du 3 au 5 juillet