ÉDITO / CHRONIQUE Marché de dupes Les Entretiens de Valois sentent l’enfumage
date de publication : 14/02/2008 // 10700 signes
En lieu et place d’un « Grenelle de la culture », les Entretiens de Valois ont débuté le 11 février. Pendant ce temps, les DRAC sont condamnées en régions aux basses ½uvres des coupes budgétaires. Nous continuons l’OBUS (Observatoire des Budgets Unilatéralement Supprimés).
Une photographie de l’AFP montre Christine Albanel, souriante, entourée d’une soixantaine de personnalités triées sur le volet. Au ministère de la Culture, les Entretiens de Valois ont débuté le 11 février, et la ministre de la Culture et de la Communication a tout lieu d’être souriante : cette initiative fait « retomber la pression », comme confie un membre de son entourage. Dans le discours d’ouverture de Christine Albanel, beaucoup de blabla, histoire de passer la pommade : « un réseau dense, divers, solide », « un des tout premiers réseaux en Europe et probablement au monde », grâce auquel « nous avons, en France, une vie artistique intense » ; « jamais le spectacle vivant n’a été aussi dynamique », etc. Derrière ces lapalissades, pointent de sérieux avertissements. Primo, Christine Albanel confie qu’elle reste dans les clous de la lettre de mission du président Sarkozy : « la question des chiffres de fréquentation sera l’un des thèmes de travail ». Secundo, « on sent bien qu’on arrive à la fin d’un cycle et qu’il nous faut aborder avec lucidité une nouvelle étape de notre action commune ». Tertio, « l’Etat n’a pas vocation à intervenir partout et à tout niveau. L’Etat n’a pas vocation à participer de façon pérenne à tous les projets ».
Après avoir commandité un audit qui pointait l’incapacité financière du ministère de la Culture à tenir ses propres missions, a fortiori à dégager des « marges de man½uvre », Jean-Jacques Aillagon le disait plus crûment, prôner de resserrer l’action du ministère autour de quelques pivots centraux, en accordant un « label d’intérêt national » aux seuls lieux et manifestations d’envergure, laissant les collectivités territoriales se dépatouiller avec le menu fretin. L’Etat devait alors distinguer ce qui relevait de « l’excellence artistique », lui réservant un traitement régalien. Aujourd’hui, au fond, Christine Albanel dit peu ou prou la même chose, mais sans employer les mots qui risqueraient de fâcher, se réfugiant derrière le constat communément admis d’une nécessaire « refondation » d’une politique publique en faveur de la culture. Mais avec un budget passablement étriqué, le ministère de la Culture s’engage dans cette « refondation » sans aucune dynamique, si ce n’est celle d’une réduction contrainte et forcée de sa voilure. Christine Albanel le concède elle-même, disant du budget 2008 que ce n’est pas un « budget facile », d’autant moins qu’il est « plombé » par de nombreux engagements en investissements. Concrètement, Christine Albanel a pu garantir que « le financement du réseau national en 2008 sera comparable à celui de 2007 » : « si j’ai souhaité en particulier que les institutions structurantes et pérennes de ce réseau soient préservées, c’est parce que la mission de ces institutions est de nourrir la création et la coproduction, d’organiser la diffusion et de soutenir l’emploi culturel ». Outre que cette annonce n’exonère pas de la menace d’un collectif budgétaire qui surviendrait après les élections municipales, reste à préciser ce que Christine Albanel entend par « réseau national ». En effet, les grands établissements publics, les centres dramatiques et les chorégraphiques, les scènes nationales devraient retrouver en 2008 le niveau de subventionnement qu’ils avaient en 2007 (ce qui, compte tenu de l’augmentation du coût de la vie, constitue de facto une première baisse de moyens). Mais les scènes conventionnées, les festivals, les compagnies indépendantes, et d’une façon générale, tout le tissu associatif, constituent une variable d’ajustement au sein de laquelle le ministère de la Culture se livre à l’exercice du jonglage brutal.
Nous l’avons déjà dit, tout le secteur du multimédia, particulièrement innovant, est sabordé : en Ile-de-France, ce budget est ainsi amputé de… 70% ! Plus grave encore : selon les premières informations collectées par l’OBUS (Observatoire des Budgets Unilatéralement Supprimées) dans plusieurs régions, toutes les actions inscrites dans le cadre de la transmission des savoirs et de la démocratisation culturelle sont dans la ligne de mire. Un exemple, un seul : à Marseille, les Pas Perdus et l’Art de Vivre, deux associations fort actives qui ont créé et animent depuis sept ans le Comptoir de la Victorine, où se conjuguent une certaine excellence artistique et projets de proximité viennent d’apprendre, au moment même où la Ville de Marseille rachète le lieu pour éloigner le risque de spéculation immobilière, que la DRAC Provence Alpes Côte d’Azur supprime 46 000 euros de subvention de fonctionnement et programme d'activités. Un bel exemple de « la coopération entre l’Etat et les collectivités territoriales » que vante par ailleurs Christine Albanel ! Dans sa lettre de mission, Nicolas Sarkozy dénonçait sans autre forme de procès « l’échec de l’objectif de démocratisation culturelle » poursuivi depuis l’ère Malraux. Quel était cet objectif, que devait-il être ? Quelle a été la part de réussite, quelle a été la part d’échec ? : Ce sont là trop de subtilités pour un Président prompt à agir en dépit du bon sens, et qui, quelles que soient ses options politiques, semble lamentablement confondre détermination et précipitation. Bref dans son esprit, et compte tenu de ce que Le Maillon faible doit être l’une de ses principales références culturelles, si la démocratisation culturelle a échoué, il faut l’enterrer. Et sans fleurs ni couronnes, ni cérémonie au Panthéon : dans l’intimité familiale, de préférence. N’en pouvant plus mais, condamnées aux basses ½uvres liquidatrices, c’est ce programme d’enterrement que les directions régionales des affaires culturelles sont en train de mettre en ½uvre un peu partout sur le territoire. Ainsi, selon l’un de nos correspondants en Aquitaine, dans cette région, les budgets dévolus à la politique de la ville baissent de 30% ; l’action territoriale est amputée du même pourcentage (et les crédits internationaux sont eux, carrément supprimés, ce qui ne manque pas de sel au moment où Bordeaux prépare sa candidature de capitale européenne pour la culture !).
Dans un appel, les Fédérations d’éducation populaire pour les arts et la culture au quotidien, qui regroupent des associations telles que les CEMA (Centres d’Entraînement aux Méthodes d'Éducation Active), la Confédération nationale des Foyers ruraux (FNFR), la Fédération Française des maisons des jeunes et de la culture (FFMJC), la Fédération Nationale Léo Lagrange (FNLL), la Ligue de l’enseignement, ou encore Peuple et Culture, annoncent « suspendre sine die nos travaux et contributions dans le cadre de la Charte Éducation populaire - Culture tant que le Conseil national Éducation populaire Culture n’aura pas été réuni sous la présidence du Ministre de la Culture et de la Communication ». « De profondes mutations sont en cours », écrivent ces fédérations d’éducation populaire dans une pétition en ligne : « - un désengagement budgétaire et politique de l'État sur la culture en dehors des arts majeurs, des industries culturelles et du patrimoine - une politique budgétaire qui tend à séparer la création, la diffusion, l’éducation artistique et l’action culturelle - l’avènement et la banalisation manifeste d’un discours fondé sur la libre concurrence dite « nécessaire » entre secteur marchand et action publique.Ces mutations se font sentir depuis plusieurs années, mais une accélération évidente est en ½uvre. Elle remet en cause actions, projets et dispositifs d’éducation populaire dans leur fondement, dans leurs complémentarités comme dans leur simple existence. Le renvoi récurrent au mécénat ou au partenariat local fragilise les actions, aux dépens d’une politique nationale et de long terme (fondée sur des complémentarités et des péréquations), garantissant une forme d’égalité entre les territoires de la République ».
Comme il était à prévoir, ces fédérations d’éducation populaire n’ont pas été conviées aux Entretiens de Valois. Pas suffisamment conciliantes, sans doute, pour répondre à l’appel de la ministre de la Culture à « partager les responsabilités » en acceptant le simulacre d’une concertation qui ressemble à s’y méprendre à un marché de dupes. Seule voix discordante à l’issue de ces Entretiens de Valois, destinés à se poursuivre une fois par mois au gré de six groupes de travail, le Synavi, qui représente les compagnies indépendantes, a qualifié la journée de « grand-messe dont on ne sait pas trop ce qu'elle va donner ». « Il n'est pas évident que l'on continue très longtemps à participer à ces entretiens : je ne veux pas donner le sentiment à nos adhérents que nous participons à la gestion de la pénurie », a prévenu Jean-Claude Parent au nom de ce syndicat. Pendant ce temps, il est vrai les « professionnels de la profession » traînent un peu de la main pour contresigner la remarquable Contre-lettre de mission adressée par des « citoyens libres » à Mme Christine Albanel, Ministre de la Culture et de la communication.
Quelques informations glanées par l’Observatoire des Budgets Unilatéralement Supprimés :
A Marseille : Vidéochroniques (vidéo et nouveaux médias dans l’art contemporain), ainsi que l’Association des Instants Vidéo Numériques et Poétiques (qui organisent notament depuis 1998 le festival international de la création vidéo et des arts multimédia) voient leur subvention amputée de 30%.
En Bourgogne : la subvention au festival Entre cour et jardins est totalement supprimée. Selon le directeur adjoint de la DRAC, ce festival n’avait « aucune audience nationale ». Il y a pourtant eu des articles dans Libération, Le Monde, Mouvement ou Les Inrockuptibles. Mais c’est parce que « les journalistes n’avaient rien à dire ce jour-là » (sic).
En Rhône-Alpes, le budget action culturelle a perdu 600 000 ¤. La ligne budgétaire relative aux actions sur les territoires, projets spécifiques..., est diminuée d’au moins 50 %. Les aides aux projets dans les domaines de : culture scientifique, culture multi média, réseaux de pratiques en amateur et développement culturel en milieu rural, sont supprimées.
A suivre…
Continuez à envoyez vos information pour la collecte de l’OBUS (Observatoire des Budgets Unilatéralement supprimés) : redaction@mouvement.net