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COMPTE RENDU
« Faire du théâtre avec rien »
Les Déplacements du problème, de Grand Magasin
date de publication : 25/06/2009 // 4339 signes
Le collectif Grand Magasin, adepte depuis plus de vingt ans d’un théâtre de l’économie, présentait Les Déplacements du problème en ouverture du festival Agora 2009, à Paris. Grand Magasin à l'Ircam, ou l'oxymore théorique et stylistique le plus attrayant du festival Agora : une invitation à une virtuosité de la Méconnaissance dans un temple de la science et du savoir.
« Depuis 1982 (avènement de Grand Magasin) nous prétendons, en dépit et grâce à une méconnaissance quasi-totale du théâtre, de la danse et de la musique, réaliser les spectacles auxquels nous rêverions d’assister. À cet égard, ils sont très réussis et nous émeuvent. Notre ambition consiste à croire possible que d’autres partagent cet enthousiasme. » Grand Magasin
Grand magasin, c'est-à-dire Pascale Murtin, François Hiffler et Bettina Atala, leur univers visuel magistral fait de bric et de broc, leur look second hand berlinois si reconnaissable, leur humour décapant, sont invités à l'Ircam, pôle historique et scientifique de la musique contemporaine, où règnent grosses machines, pièce anéchoïque, grandes écharpes, grands chapeaux, profonds sous-sols, logiciels pointus : quel drôle de mariage, quelle bonne idée !
Trouvons alors un premier point commun : récurrence des couleurs jaune et orange. Sol, murs, habits. La question du sonore passera par l'impact visuel. Ici des micros, des paperboards, une table, une échelle, des diagrammes, des pancartes, un matériel institutionnel un peu passe partout, celui de l'établissement public, qu'est aussi l'Ircam. Mais aussi un tapis, un aspirateur, une bouteille d'eau. Ready-mades en phase de symbolisation qui donneront place à une visualisation de ce que peut être un son, un mot, un signe, un geste. Passer par ce qui est l'art de Grand Magasin : « faire exemple », avec peu.
Se moquer de la technique, certes, mais surtout se poser la question cruciale, sans jamais être rétrograde ou cynique, de la compréhension face à un message nouveau, de la linguistique et du lieu anthropologique de la modernité et du spectacle, de ce souci de transmission qu'est le théâtre. Mais aussi, regarder sans fascination les codes la musique contemporaine, et tout simplement des problèmes abordés par la présentation d'un message en public... A-t-on compris, entendu, été intéressé ? Qu'est-ce qu'un code ? Celui d'une représentation, d'une langue, d'une culture, d'une science ? Se valent-ils ? Un bruit de marteau-piqueur peut-il être envisagé comme de la musique, un escabeau a-t-il une place juste comme un humain ? On se rapproche du koan zen, de l'énigme posée avec malice au moine débutant japonais par le sage déguisé en jardinier. Des questions de sens que se posèrent tous les compositeurs d'avant-garde, aussi contraires soient-ils, de John Cage à Pierre Boulez..
« Si vous n'entendez rien, c'est que ça marche ! » Grand Magasin
On peut imaginer que Grand magasin amène un autre public vers l'Ircam et l'Ircam un autre public vers Grand Magasin. On peut imaginer aussi que ces deux publics, restreints, sont finalement le même. Une chose est sûre, déjà ici, il y a passage de langage (on entend dans le spectacle du russe, du chinois, du japonais, du français, de l'arabe) et traduction. Ici, à la salle de projection de l'Ircam, grand cube comme une piscine de plongée vidée de son eau, et investi, comme toujours, de manière très picturale (la salle devient avec beaucoup de logique une sorte de Mondrian involontaire) par Grand Magasin. A la place, des machines, ou plutôt, pour les camoufler, des fantaisies à la limite de la démonstration de supermarché : un carré VIP où le danseur peut danser sans que son entourage n'entende sa musique, comme un festival de air iPod, un micro qui inverse l'écho, un tapis qui absorbe les sons... entre le cadeau dans la lessive Bonux et l'atelier du Professeur Tournesol. Et si c'était ça, l'Ircam, et, aussi, tout simplement, notre cerveau ? Un ensemble de petites boîtes à la fois jouissives et ridicules, qui ne seraient intelligentes et essentielles qu'en fonction d'un certain contexte ? Et en cela même bien fragilisées.
Aidés par Manuel Coursin et Christophe Mazella, les Grand Magasin jouent à la marelle du langage. Du rendu d'une expérience. Ils mènent l'enquête. Ai-je bien compris ? Ai-je bien entendu ? Est-ce que ça m'intéresse ? Ils tricotent une maille faite de l'aléatoire et de l'éventail de possibilités qu'offre chaque proposition. On les applaudira toutes.
>Les Déplacements du problème, de Grand Magasin, a été présenté au Centre Pompidou, à Paris, du 8 au 11 juin, en ouverture du festival Agora organisé par l’Ircam du 8 au 19 juin.
Photos : Les Déplacements du problème © Bertrand Prévost - Centre Pompidou.
Felicia ATKINSON |
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