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ENTRETIEN
Emma Dante, La Maman des Putains
Entretien avec l'auteur et metteur en scène italienne

date de publication : 04/03/2009 // 7716 signes

Emma Dante vient de créer Le Pulle (Les Putains, en sicilien) au Théâtre Mercadante, à Naples, une « opérette amorale » qu’elle interprète micro en mains, avec sa compagnie palermitaine. Entretien, avant une grande tournée franco-belge.

En huit ans, depuis mPalermu, vous avez créé sept pièces situées en Sicile – et plus précisément à Palerme. Peut-on considérer l’ensemble comme un cycle ?
« Oui, il y a toujours un fil conducteur, une âme qui traverse les spectacles. Une âme enracinée en Sicile qui s’ouvre pour passer au-delà des frontières. Mais l’âme est toujours là, même si Le Pulle est plus onirique, plus abstrait que les précédents.

En quel sens ?
« Le Pulle n’est pas un spectacle réaliste, il est plus surréel que les autres. Il y a des visions, des lumières très vives, des couleurs. Mes autres spectacles sont plus en noir et blanc. Plus gris.

L’onirisme et l’abstraction ne s’opposent-ils pas ? Vous situez-vous plus près de l’un ou de l’autre ?
« Pour moi, au contraire, le rêve et l’abstraction sont liés. Parce que ce spectacle revisite le rêve. C’est pourquoi il ne semble pas concret, il ne semble pas avoir de logique, c’est un délire, il est souvent suspendu, il n’atterrit jamais. En fin de compte, on ne saisit pas l’histoire de ces personnages. En ce sens, c’est une abstraction, il n’y a pas de concret.

Peut-on dire des personnages qu’ils sont des allégories ?
« Oui, ils sont insaisissables.»

Ni masculins, ni féminins ?
« Ils se situent au-delà du genre. Il n’est pas possible de distinguer le masculin du féminin, le bien du mal, la putain de la sainte. La sainteté et l’obscénité sont ensemble et ceci forme allégorie. La putain est aussi une épouse pure, immaculée.

En ce sens, cela a-t-il à voir avec Genet ?
« On peut toujours faire référence à Genet, dans la mesure où tous les thèmes peuvent être ramenés à ceux de grands dramaturges. Mais s’il y a une référence, c’est Pirandello. Mon personnage est le personnage de l’auteure qui cherche ses histoires. »

C’est un personnage de mère ?
« C’est celle qui enfante le spectacle. Celle qui observe et me fait devenir l’auteure, celle qui se cherche en même temps qu’elle cherche ses personnages. C’est un jeu pirandellien. Il y a cinq putains et je suis le sixième personnage. Ce ne sont plus six personnages en quête d’auteur, mais c’est l’auteure qui cherche ses six personnages, dont l’un est lui-même. Et il y a ce jeu sur le théâtre, sur le masque, la formation du masque, le maquillage en public, l’exposition, l’exhibition du corps sur le plateau qui va presque jusqu’au vomissement. Ils doivent se masquer pour apparaître et vomir. Ces personnages sont plus vrais quand ils se déshabillent complètement. Ils sont maigres, marqués… »

… Ils ont des corps de guerre, des corps pour donner et recevoir des coups. Le jeu, physique, d’une violence considérable, est une constante dans votre travail. Il y a de l’expressionnisme dans cette exagération, dans ces visages torturés. D’où vient cette violence ?
« Tout ce que je représente est une interprétation de la réalité, ce n’est jamais une imitation. La réalité est déformée. Les visages sont des masques, grotesques. Cela a toujours été clair dans mon théâtre. Si clair que je fais évoluer mon écriture selon le corps de l’acteur. Les mots que j’écris pour un corps doivent être une partie de ce corps. Je pratique une écriture de l’incarnation. Une écriture pleine de ratures, sans ponctuation, sans points d’exclamation, ni points virgules, une écriture jetée, raturée, récrite, un brouillon que je ne recopie jamais. Avec moi, les acteurs font une expérience. Répéter, ce n’est pas venir en salle de répétition et connaître ses répliques, mais faire une expérience sur soi même. A la fin d’une répétition les acteurs sont épuisés, ils sont marqués. »

Est-ce qu’il n’y a pas une dimension proprement sicilienne dans cette violence corporelle. Comme s’il y avait besoin de suer la violence, qu’elle ne pouvait pas passer par les mots, par la langue ?
« Assurément, il y a en Sicile cette tendance à accompagner la parole par des grands gestes. Dans la rue, les personnes parlent en utilisant tout le corps. Il y a une symbolique du geste très précise. Les Siciliens sont capables de tenir un propos sans jamais ouvrir la bouche. C’est possible. J’ai vu des gens faire de longs discours muets, seulement avec le corps, les yeux, les mouvements de la tête et des mains. J’apprends beaucoup de la rue. Ensuite, il y a mon interprétation personnelle, qui conduit, au contraire de la rue, à une représentation violente de ce discours. Mais il y a des spectacles comme Mishelle di Sant’Oliva où il y a également des mots. Les deux personnages dialoguent. La violence sur le corps est visible par leur débordement de graisse.»

Au centre des Pulle il y a cette figure du renversement. Renversement des genres, mais aussi de la sensualité qui disparaît pour une simple mécanique sexuelle.
« J’ai fait un atelier sur la mécanique du geste. Les trois fées sont trois poupées, elles n’ont aucune psychologie, elles sont vides. Au moment où elles doivent prendre soin des cinq putains, elles n’ont ni compassion, ni sympathie, ni antipathie, c’est technique. Une chose mécanique… »

… elles sont comme des techniciens de théâtre…
« … qui font advenir le spectacle. Le travail que nous avons fait sur les gestes et sur le vide du regard a permis d’en finir avec l’insupportable cliché de l’homme habillé en femme. Je n’ai pas travaillé sur la féminité mais sur la mécanique, ainsi l’homme habillé en femme devient une poupée désarticulée, aux gestes mécaniques, glacés, sans passion. »

Pourquoi ce terme d’amorale dans le sous-titre ? Où est la dimension amorale ?
« Dans ce cas, amorale est sans morale. Ce qu’on voit à la télévision italienne est immoral, avec une fausse morale. Au contraire, l’amoralité est un lieu d’où l’on peut reconstruire une nouvelle morale, une nouvelle échelle de valeurs. Il n’y a pas de morale dans ce spectacle dans la mesure où il faut reconstruire la morale. La moralité est sur des voies de perdition. Il suffit de voir ce qui se passe en Italie, le désastre d’un pays où il n’y a plus d’opposition, un pays bigot qui n’a plus rien à dire.»

Ce terme d’auteure, qui vous est appliqué, comment le définissez-vous ?
« Je me définis plutôt comme teatrante, un terme plus complet, qui n’a pas d’équivalent en français, qui a à voir avec le théâtre d’une manière générale. J’écris le texte, je dirige les acteurs, je choisis leurs costumes, les objets de la scénographie. Auteure ne décrit pas le travail que je fais avec les acteurs. Mon rôle est celui d’une grande maman qui s’occupe de sa famille, élève ses enfants, leur achète à manger, les habille, les éduque. C’est un travail à 360 degrés. La compagnie est ma maison et je suis la maman de la compagnie. »

Crédits photo : Giuseppe Di Stefano

>Le Pulle : Valence (Comédie), les 5 et 6 mars ; Nice (Théâtre national), les 10 et 11 mars ; Paris (Théâtre du Rond-Point), du 17 mars au 11 avril ; Bruxelles (Théâtre national de la Communauté française), les 12 et 13 mai ; Petit-Quevilly (Scène nationale), les 12 et 13 mai ; Châlons-en-Champagne (La Comète), le 15 mai ; Limoges (Théâtre de l’Union) le 19 mai ; Strasbourg (Le Maillon), les 29 et 30 mai ; Toulouse (Théâtre national), du 3 au 5 juin.
>Rencontre-débat avec Emma Dante à l’Institut culturel italien de Paris, le 30 mars à 19 heures. Tél. : 01 44 39 49 39 www.iicparigi.esteri.it

Jean-Louis PERRIER
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