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COMPTE RENDU
Zone de combat au Ritz
Retour sur l’édition de 2008 de Il faut brûler pour briller
Younes ANZANE / Jérôme PIQUE

date de publication : 27/03/2008 // 9062 signes

La plateforme organisationnelle de performances Il faut brûler pour briller s’est tenue du 28 février au 07 mars, dans des palaces parisiens à l’occasion du Salon du prêt-à-porter. Mais la tolérance de ce type de lieux à l’esprit de l’art se révéla minime...

« Il faut brûler pour briller » a fait une nouvelle apparition, du 28 février au 4 mars dernier, mais dans un local plutôt inattendu pour des artistes d’un secteur public de la création dont on connaît l’actuelle paupérisation : avant d’être accueillies à la galerie Immanence (le 4 mars) puis au Point Ephémère (le 7), certaines des performances de cette « plateforme de mobilité des artistes et de rencontres artistiques internationales » faisaient en effet partie des animations du Salon du prêt-à-porter, qui louait des espaces au Ritz. Le Salon ne rémunérerait pas les artistes, pour plusieurs raisons qu’il serait long de commenter ici, mais qui garantissaient aussi leur indépendance, attestées par leurs performances, un brin insolentes ou, en tout cas, faisant toujours preuve d’une dose de mauvais esprit. Les artistes curieux de cette drôle d’aventure furent nombreux (1). Quatre journées/soirées étaient prévues en ce lieu fastueux. Or, la direction du palace se montra très vite hostile, par mille agaceries, jusqu’à interrompre les performances le troisième soir. Peut-être le projet imaginé par Younes Anzane et Jérôme Pique est-il plus subversif qu’il ne se l’avoue. Revenons-y.

Les organisateurs d’« Il faut brûler pour briller » rassemblent à des moments donnés des performeurs suivant trois principes : 1) ne pas revenir sur un lieu déjà exploité ; 2) agir et organiser dans une économie proche du degré zéro ; 3) privilégier des artistes-interprètes et rendre sensible leur pluralité. Des principes qui s’appuie sur un constat fait par Younes Anzane, fondateur du lieu de résidence alternatif Naxos Bobine à Paris : les interprètes sont de plus en plus nombreux à imaginer des projets artistiques, et les acteurs et danseurs (2) éprouvent une frustration croissante à l’égard des productions institutionnelles, qui les conduit à désirer d’autres espaces de création. Devant l’amenuisement de l’aspect expérimental et collectif du travail théâtral et chorégraphique (les grands plateaux, les troupes, les compagnonnages), les interprètes se sentent livrés à des logiques de marché très dures où l’un vaut l’autre. Dès lors, pour eux, s’exprimer poétiquement signifie rendre sensible le fait que les imaginaires ne s’équivalent pas ; c’est aussi combattre l’idéologie régnante. Le projet libéral est bien de sectoriser les identités en communautés, groupes, niches marketing ou corporatismes, d’une manière funeste pour la sauvagerie irréductible de toute singularité véritable. D’où, paradoxalement, qu’il soit impossible (à gauche) de repenser le collectif sans le dédier à l’irréductibilité individuelle. C’est ce renversement de la donne politique qui est actuellement en train de s’effectuer et dont « Il faut brûler pour briller », en rassemblant des performances dont pas une ne ressemble à l’autre, et en reliant nombre d’individualités artistiques hétérogènes (d’Eugène Durif à Laure Bonicel), est signe.

Younes Anzane et Jérôme Pique conçoivent ainsi leur rôle comme une aide à la réalisation de projets et une mise en relation des artistes, à côté des moments spécifiques d’émergence publique que représente leur « plate-forme ». En ce sens, « Il faut brûler pour briller » n’est aucunement un festival pour interprètes égotiques et professionnels en quête d’avant-soirées mais plutôt un réseau de soutien, une structure formelle pour relier en pointillés des artistes qui, en parallèle de leur parcours institutionnel, ont besoin de développer leurs imaginaires personnels. D’ores et déjà, une pensée alternative du collectif est en train de germiner. C’est en ce sens que l’on peut interpréter le désir de Vincent Thomasset et de Garance Dor d’imbriquer leurs performances : ils ne se sont pas réunis pour produire une performance commune mais pour juxtaposer deux actes artistiques individuels dans un espace et un temps impartis.

Les performances se déroulaient dans les jardins du Ritz, ou ce qui en tient lieu : une cour sertie d’une fausse fontaine Renaissance italienne et de carrés de pelouses. Dès les premières propositions, il était perceptible que le lieu en était le sujet, thème ou cause, principal. Même si les chansons pleines de douleur du danseur berlinois Jeremy Wade (Speeler) étaient déjà écrites, il les interpréta comme pris d’une souffrance accentuée par l’endroit. Karelle Brugnaud, dans Luxe et décadence, en inventant des figures suçant à la paille des bouteilles d’alcool dans des tenues évoquant les affres du porno tout à la fois chic, SM et disco, sembla dire que la richesse a pour revers une mélancolie pathologique, mâtinée d’une addiction au vide. Johana Korthals Altès (Martine, j’ai un groupe) procéda à un casting de la laideur sous une petite tente pareille à celles qui sont distribuées aux sans-abris parisiens. Katia Feldrin défila vêtue d’une robe, très échancrée, en salades (vertes) ; pour bijoux, des escargots vivants de Bourgogne à même la peau, et pour sac à main, un seau de plage (Biostriptease). Garance Dor se fit plus directe (Malibu sunrise). Elle nous fit part de l’idée qui lui avait traversé l’esprit : demander la disposition d’une chambre afin de gagner en quelques passes le montant des cachets auxquels elle avait renoncés, alors qu’à Immanence, elle improvisa sur un film d’Agnès Warda (Le Bonheur) – peut-être en hommage au domicile voisin de la réalisatrice, rue Daguerre... Plus durassien, Gildas Veneau, d’un geste d’une sobriété élégante, distribua une carte de visite invitant à consulter une page Myspace (a l’insu) : sur celle-ci, un très beau texte écrit d’après l’atmosphère de la première soirée, qui lui avait évoqué un certain passage du Ravissement de Lol V. Stein... Ainsi, chacun, selon son tempérament, réagissait au lieu et s’y adressait aussi. Parfois, des clients du Salon jetaient un ½il intrigué et presque coupable d’autoriser pareilles libertés en s’autorisant de les regarder, sur les performers entourés de leur public comme d’une bonne garde.
Le samedi soir, la Direction ferma la porte d’accès au jardin vers 19h30. Mais c’est seulement à 20h15, une fois commencée la performance de Jonathan Drillet et Marlène Saldana (Pourquoi être artiste) qu’elle l’interrompit. Les participants d’« Il faut brûler pour briller » demeurèrent sur place, indécis. Vers 21 heures, au nom d’un scooter suspect signalé sur la place, la maréchaussée fut appelée – en ces quartiers sensibles, c’est l’armée de terre qui est alors dépêchée : les traînards furent expulsés manu militari. Ce fut ainsi que les interprètes d’une seconde performance de Karelle Brugnaud (L’¼uf et la poule), qui attendaient, nues sous des manteaux de fourrure (généreusement prêtés par Salon), devant les laisser sur place, se retrouvèrent en tenue d’Eve, et affublées de masques de poule, à la rue (3). La soirée se termina à Naxos Bobine où le programme reprit le lendemain, dans la mesure du possible.

Selon Younes Anzane, ce rapatriement sur le lieu d’origine, en quelque sorte, donna le sentiment à tous, artistes, proches et spectateurs, de former une communauté sensible et d’avoir besoin d’une « réserve ». Réserve d’indiens ? Ou réserve du secret nécessaire aux réunions d’initiés comme aux amants ? L’épilogue montre qu’étant donné le contexte politique actuel, la force subversive de certaines formes finalement sauvages de l’art subsiste, de même qu’il est urgent de ne plus se dénuder devant n’importe quel regard. C’est peut-être à chaque petite communauté sensible formée autour de tels groupes d’artistes que s’adressent les actes artistiques libres, moins destinés qu’ils sont à changer le monde, qu’à rendre chacun moins seuls et à lui redonner le sens de son mouvement propre.


1.Citons les tous pour rendre compte de leur nombre : Isabelle Arvers, Sylvie Asti, Fabien Almakiewcz, Laure Boniciel (une vidéo de), Caroline Breton, Delphine Chailloux, Eléonore Didier, Garance Dor, Jonathan Drillet et Marlène Saldana, Katia Feldrin, Geisha Fontaine, Elie Hay, Johana Korthals Altès, Karelle Prugnaud, Nicolas Quinn, Anne de Roquigny, Lise Santoro, Vincent Thomasset, Gildas Veneau, Jean-Baptiste Veyret-Logerias, Samuel Zarka, plus les interprètes qui les accompagnaient.
2. Il y a aussi, en ce moment, des metteurs en scène qui s’allient pour les mêmes raisons.
3. Une vidéo rend compte de cet incident : on peut la visionner en cliquant ci-dessous.



L’édition 2008 d’Il faut brûler pour briller, s’est déroulé du 28 février au 7 mars au Ritz, à Immanence, à Naxos Bobine et au Point Ephémère.



Crédits photographiques : Nathalie Fixon

Mari-Mai CORBEL
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