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BRÈVE / NOTICE
Récits de vie
Cycle Vi(ll)es au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis
date de publication : 01/04/2009 // 6874 signes
L’ensemble du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis vit au rythme de Vi(ll)es. Jusqu’au 12 avril, le spectateur peut découvrir d’un espace à l’autre quatre spectacles montrant, chacun différemment, des tranches de vies. Théâtre documentaire, rencontre du texte et du hip-hop, monologues, autant de formes et de fenêtres sur la société actuelle.
Dans Ils habitent la Goutte d’Or, trois personnages viennent tour à tour se placer au centre du plateau pour se présenter, nous présenter leur regard sur leur quartier. Laurence Février a ainsi rencontré les habitants de la Goutte d’Or afin de réaliser une série d’interviews, laissées brutes et véhiculées à travers trois personnages : la politicienne, l’Africaine et le marchand de journaux. Dans cet espace intimiste, le premier nous parle de mixité sociale, de son affection pour le XVIIIe arrondissement, tout en faisant de ce quartier un sujet d’étude, « un vivre ensemble » à analyser. Tout à la fois distante et pleine d’affection pour ses potentiels électeurs, c’est avant tout une parole de politicienne affable au discours bien rodé. L’Africaine est une réfugiée politique vivant en France depuis douze ans. En règle, elle vit pourtant en foyer, victime du racisme de son assistante sociale. Elle revient sur la violence, les contradictions de son quartier, sur les joies aussi et les plaisirs de retrouver l’Afrique au marché de Château-Rouge, trop africain pour son jeune fils traumatisé à l’idée d’être envoyé là bas ! Enfin, le libraire et marchand de journaux, après un retour sur sa vie en Afrique, partage son expérience avec les habitants du quartier. Les comédiens campent des personnages bien vivants, nous transportant dans leur univers grâce à un excellent jeu d’acteur délivrant la moindre hésitation, respiration, débit, accent. La spontanéité orale de ces personnalités est ainsi parfaitement retransmise. L’espace vide et intime met la parole et la présence des acteurs en avant, nous rapprochant de ces personnages interprétés par Laurence Février, Martine Maximin et Charlie Nelson.
C’est dans les sous-sols du Théâtre Gérard Philipe, spacieux et blanchis, où quelques morceaux de vélos fossilisés pointent leurs nez, que se déroule Baglady de Frank McGuinness, mis en scène par Stuart Seide avec Cécile Garcia-Fogel. Espace de l’entre-deux, transitif. Une jeune femme entre, sac de sport à l’épaule, démarche lourde. Quelle étrange Baglady. Ce lieu, même, cave ? Squat ? Refuge ? Cette jeune femme propre et jolie, aux habits de sports, garçon manqué avec une touche féminine (un long T-shirt coloré, des yeux maquillés, des ongles peints), s’avance entre les piliers. Baglady ? On découvre une jolie vagabonde d’une grande fragilité, à la démarche nerveuse, au corps alerte, prêt à bondir, la voix grave, chaude, cassée et animale parfois, tranchant avec la finesse et la grâce de ses traits. Après avoir longtemps retenu et lutté pour ne pas laisser éclater sa souffrance, sa meurtrissure, des bribes de son passé la rattrapent, la forçant à revivre ces moments douloureux, d’une violence qui la déchire, sous nos yeux, victime au bord de la folie. Ce sont des cartes, entres autres, métaphores de sa dualité, la reine qui se tait et la reine qui laisse échapper sa colère, qui permettent à la Baglady de revivre son histoire. Ces cartes que sa mère, diseuse de bonne aventure, savait tirer. L’interpénétration des souvenirs, des dialogues, la voix de son père et la sienne, petite fille, la voix de son entourage, « l’argent, c’est pour les hommes », s’imbriquent dans sa propre pensée, juxtaposant dès lors les espaces-temps. Quelques objets suffisent à construire cette atmosphère et servent d’appui de jeu : une chaîne devient tour à tour sang, avorton, trou de serrure. Ils participent aux revirements rapides du jeu très riche et généreux de Cécile Garcia-Fogel, à cette palette d’émotions très colorée, imprévisible, soutenue par une diction saccadée, heurtée, parfois violente et une rythmique se répercutant dans l’ensemble du corps : véritable chorégraphie vocale et corporelle. C’est un texte d’une grande intensité que nous livre l’auteur irlandais Frank McGuinness, traduit par Joseph Long, mettant au grand jour les contradictions de la société irlandaise.
Classe de Blandine Keller est mis en scène par François Rodinson avec Océane Mozas. Entre deux sonneries, le professeur donne une interrogation écrite sur l’Odyssée d’Homère. La pièce entrecroise les pensées de l’enseignante et les dialogues. Offrant une foule de portraits de l’ensemble de la classe et de ses tensions, la comédienne, au jeu très corporel et chorégraphié, imite les différents élèves, variant les registres avec une grande dextérité. Dans un dispositif bi-frontal, des vitres s’élèvent aux extrémités d’une estrade centrale et servent par moment de tableau noir. Cette plateforme, véritable aire de jeu pour la comédienne, l’oblige à rester la plupart du temps de profil, nous offrant une vue latérale de la classe. Frustrant parfois, lorsque qu’elle se place derrière la vitre où le son se perd aussitôt. Délicate problématique que celle de la transmission. L’enseignante, patiente et douce en apparence, doit constamment réfléchir à l’avance aux conséquences de ses paroles. Cette heure d’interrogation n’est qu’une suite de décisions lourdes de conséquences. Ne pas autoriser Djamal à se rendre aux toilettes de peur qu’il passe le reste de l’interrogation à se promener dans les couloirs. L’enseignant regrette. Comment éviter l’injustice ? Elle sait que la moindre décision sera analysée par les élèves qui guettent l’erreur. La pièce de Blandine Keller, enseignante dans un collège de Saint-Denis, est un parfait témoignage de la complexité du métier et des relations humaines.
Enfin Saleté de Robert Schneider chorégraphié et mis en scène par Farid Ounchiouene, raconte l’histoire poignante de Sad, irakien et immigré clandestin vivant à Vienne. Se heurtant au mépris et au regard de l’autre, il va jusqu’à intérioriser un sentiment de honte et de culpabilité. La rencontre entre le texte et le hip-hop est quelque peu manquée. A travers ce brassage de formes, Vi(ll)es est une découverte d’écritures, de genres, mettant en avant les incohérences et les contradictions de notre société, questionnant la fragmentation identitaire, présentant des tranches de vies et des destins tourmentés mais aussi plein d’espoir. L’immigré, la vagabonde, la politicienne, l’enseignante ou le marchand de journaux, sont autant de figures, de fenêtres sur la société d’aujourd’hui.
Crédits photos:
Baglady, de Frank Mc Guiness. Photo: Anne Nordman.
>Vi(ll)es, du 23 mars au 12 avril au Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis. Saleté, ch.et ms. Farid Ounchiouene. Ils habitent la Goutte d’Or, conçu par Laurence Février. Classe, texte de Blandine Keller et ms. de François Rodinson. Baglady, texte Frank McGuinness, ms. Stuart Seide.
Ophélie Landrin |
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