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ENTRETIEN
Eloge de la chute
Entretien avec le jongleur Adrien Mondot

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 04/12/2009 // 14071 signes

Jongleur autodidacte, Adrien Mondot perçoit le mouvement comme générateur d’émotion. Mettant à profit sa formation scientifique, il a développé eMotion, outil de création d’objets virtuels destiné aux spectacles et installations.

Né en 1979 à Grenoble, fondateur de la compagnie éponyme, Adrien Mondot est un artiste multidisciplinaire dont le travail, au point d’intersection entre l’art du jonglage et l’innovation informatique, renouvelle de manière singulière les écritures circassienne et numérique. Initialement chercheur en informatique, il travaille pendant trois ans à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria), où il s’applique à imaginer et concevoir de nouveaux outils de création graphique s’affranchissant de la réalité. Lauréat du concours Jeunes Talents Cirque en 2004 avec Convergence 1.0 – pièce qui déjoue les règles de l’apesanteur et du temps –, il multiplie depuis les collaborations et a participé au dernier spectacle de Wajdi Mouawad, Ciels, créé cet été à Avignon. La compagnie Adrien M. a remporté en 2009 le Grand Prix du Centre des arts d’Enghien-les-Bains pour son projet de création Cinématique de la chute. Elle est associée à l’Hexagone, Scène nationale de Meylan pour les années 2009 à 2011.


Vous pratiquez le jonglage depuis près de dix ans : quel est votre rapport à cette matière ?
« J’ai appris à jongler à l’Université, où je suivais un cursus de mathématiques et d’informatique. Pendant ces années, le jonglage était un exutoire, une manière d’exister alors que les perspectives sociales de mes études n’étaient guère réjouissantes. Rapidement il m’est apparu que le mouvement des choses m’émouvait, et je me suis plongé dans l’exploration des qualités possibles de ce mouvement. L’utilisation de balles silicones blanches est très importante pour moi. Il s’agit de la forme jonglable la plus épurée : c’est l’objet le plus simple qui soit. Il ne véhicule pas de symbolique ou de sémantique autre que son déplacement, à l’inverse de la massue et du diabolo, qui sont à l’origine des outils guerriers et ont des formes complexes. Ainsi cette simplicité ne masque pas le mouvement.

Vous avez donc appris le jonglage et le jonglage contact en autodidacte ?
« Oui, en opposition avec ma formation scientifique pure et dure, j’ai vite refusé toute formalisation de la pratique du jonglage, préférant l’intuition et l’énergie à une pédagogie qui me semblait superflue. Le jonglage est aussi une discipline où il est aisé de sentir sa progression seul : ramasser les balles au sol est déjà une étape de l’apprentissage. On se rend vite compte si l’on a réussi ou raté. Rapidement je me suis intéressé au jonglage contact, une discipline où l’on ne lance pas la balle en l’air. Celle-ci reste toujours en contact avec le corps. Mais plus que la technicité extrême de ce travail, c’était la fluidité du mouvement qui m’intéressait. Une part de cette auto-formation vient de la rue : entre 2001 et 2002 avec l’accordéoniste Pablo Popall nous avons beaucoup joué sauvagement dans les off de off des festivals, et surtout au quotidien dans notre ville. De petites improvisations jonglées et musicales que l’on a appelées Fausses notes et chutes de balles, minimalistes, sans costume ni mise en scène. On ne jouait pas des personnages. Nous étions nous-mêmes – lui un accordéoniste halluciné, moi un jongleur un peu fou – dans une écoute mutuelle en allant à l’essentiel de la musique et du jonglage. Les artifices de représentations nous intéressaient peu, nous voulions surtout mettre en avant la matière.

En France, le jonglage contemporain, qui a gagné son autonomie par rapport aux autres arts du cirque vers 1990, semble foisonnant…
« Oui, après un véritable âge d’or de la technique, où surenchère et accumulation de prouesses étaient le seul principe esthétique, le poids écrasant des grandes figures du passé – Enrico Rastelli, Francis Brunn – a imposé une remise en question de la discipline. C’est arrivé avec Jérôme Thomas et Michael Moschen, qui, en ouvrant la porte des théâtres avec l’écriture de formes longues, ont permis l’éclosion du jonglage contemporain. Depuis, la scène “jonglistique” est vraiment très dynamique. A l’image de la danse dans les années 1980, nous assistons à une explosion esthétique : des expériences qui mêlent jonglage et musicalité, jonglage et danse, jonglage butô, jonglage et informatique. Mais ce qui est commun à tous, c’est le questionnement de la matière : qu’est-ce que le jonglage ? Une démarche propre à toutes les disciplines quand elles font leur révolution contemporaine. Trouver le noyau essentiel qui fonde un rapport à une matière artistique. C’est mon point de départ dans Convergence : qu’est-ce qui reste du jonglage quand on enlève les balles ?

Comment vous situez-vous dans ces multiples recherches ?
« Je souhaite questionner la relation entre un corps et un ou des objets. Dans cette optique, que les objets soient réels ou virtuels a peu d’importance. Ce qui m’importe, c’est plutôt de savoir comment déployer un flux d’émotions à partir de cette relation. La technique du jonglage, si elle m’a obsédé pendant plusieurs années, m’éc½ure désormais. Je n’ai plus envie de travailler toujours plus la technique, à l’image du capitalisme où il faut toujours faire plus. Je ne me sens pas la force et l’énergie de suivre systématiquement le train qu’imposent la communauté et le foisonnement de ressources vidéo disponibles de nos jours. La technique avance très vite et c’est angoissant. Mon jonglage a relativement peu évolué depuis quatre ans et c’est un reproche que j’entends de la part de mes pairs. Ils ont du mal à entendre que je puisse délaisser le jonglage pour penser davantage à ce qu’il peut dire. Je suis rentré dans une relation d’amour-haine avec le jonglage : un moyen d’être et d’exister, mais aussi une prison qui oblige à travailler la pratique un certain nombre d’heures par jour. Et finalement, c’est ici que l’informatique et les arts numériques semblent ouvrir sur de nouveaux espaces.

Vous avez justement mis vos compétences informatiques au service de la création artistique en développant depuis trois ans un logiciel dédié au spectacle vivant et aux installations plastiques, pour chorégraphier du texte, des balles et tout autre objet virtuel : eMotion. Pourquoi ce nom ?
« eMotion signifie electronic motion (“mouvement électronique”), mais aussi, bien sûr, émotion, “mouvement de la sensibilité provoqué par une impression esthétique”. Jusqu’à présent, ces deux notions étaient pour le moins antinomiques : les mouvements électroniques que nous pouvons voir au quotidien (télévision) étant, la plupart du temps, complètement artificiels et dépourvus de toute sensibilité naturelle. Je pars de l’axiome que le mouvement est un vecteur d’émotion. Pour un logiciel, considérer cet axiome implique de fournir des outils d’édition suffisamment précis et expressifs : il ne s’agit pas uniquement de dire qu’un objet se déplace de tel endroit à tel autre, mais comment il effectue ce déplacement. Il est donc important d’introduire une notion de “qualité” de mouvement, de la même manière qu’en danse on parle de “qualité” d’un geste pour décrire s’il est lent, tremblant, rapide, mou, dur, doux, souple, tendu, bref quelle énergie l’anime. Pour réaliser ce système, j’ai choisi de me baser sur une modélisation mathématique des lois de la nature – on appelle ça un modèle physique. Depuis que nous avons ouvert les yeux, nos sens sont intimement habitués à lire le mouvement des corps quels qu’ils soient. Or, dans le monde réel, tous les corps sont soumis à un ensemble de lois – gravitation, conservation de l’énergie, frottements… Il est donc logique d’utiliser ce même ensemble de règles pour les appliquer à des objets virtuels. C’est même impératif pour que l’objet porte une certaine sensibilité dans son mouvement. Pour aller un peu plus loin, si l’on considère que les mathématiques, la physique et l’ensemble des sciences sont des outils/langages développés à l’origine pour décrire notre monde, débarrassés de l’ambiguïté et du manque de précision des langues naturelles, il est séduisant de se dire que l’on peut s’en servir, en inversant le processus pour décrire d’autres mondes, des mondes artistiques… L’informatique étant le maillon qui permet de rendre cette conception appréhendable sur un plateau.

Comment avez-vous commencé ce projet ?
« A l’invitation de la chorégraphe Stéphanie Aubin, qui souhaitait pouvoir danser avec du texte pour sa pièce Légendes. Aucun des programmes existant ne répondait à mes exigences artistiques. Depuis, le logiciel s’est enrichi au gré des propositions de collaborations diverses et de mes recherches personnelles. Sa finalité aujourd’hui est de permettre l’écriture de relations entre des informations issues du monde sensible et des objets virtuels, tout en respectant les contraintes de production du spectacle vivant. Et ce, d’un point de vue économique, mais aussi humain : il ne faut jamais perdre de vue que, sur un plateau, c’est le vivant qui prime, et pas la surenchère technologique. Il me semble très important que la communauté artistique se dote d’une vaste palette d’outils adaptés à ses pratiques, dont la variété est infinie. Or, il n’existe que très peu de logiciels (essentiellement Max/MSP et son pendant libre, Pure-Data), faute de rentabilité du marché et de personnes compétentes intéressées.

Ce logiciel est en accès libre sur votre site, alors que vous avez passé beaucoup de temps pour le développer. Pourquoi n’avoir pas déposé un brevet ?
« Ce n’est pas vraiment une posture romantique. Pour moi, il s’agit d’un outil d’expérimentation et de recherche. L’écriture de relations entre du vivant et des objets virtuels est un domaine à défricher. Et plus on sera nombreux à chercher, plus vite la discipline avancera. Je suis parti du constat que je n’avais pas d’outil pour faire ce que je souhaitais, donc je l’ai développé. De manière inverse, s’il avait existé, j’aurais bien voulu m’en servir sans avoir à réinventer la roue. De plus, à mon sens, cet outil ne produit pas une esthétique précise : on reste libre de l’utiliser comme on veut et j’espère qu’il y a une infinité de moyens de s’en servir. Mais s’il semble un peu utilisé, je doute de pouvoir continuer à le distribuer encore longtemps gratuitement : si l’envie était de mutualiser les outils de création, là je mutualise surtout mon temps de travail, et ce n’est tout simplement pas viable sur du long terme.

eMotion est utilisé dans Ciels, spectacle de Wajdi Mouawad présenté cet été à Avignon. Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?
« J’ai le sentiment qu’eMotion peut être un formidable outil pour convoquer un imaginaire sur scène. Dans ce travail, il s’agit essentiellement de petites virgules poétiques et abstraites au sein du récit, jouant sur la matière du texte, les caractères, et leurs rapports au poids. C’est une chorégraphie de lettres qui se déploie sur une scène.

Votre nouveau spectacle, en germe depuis ce printemps, creuse le thème de la chute. Un thème qui, de prime abord, peut sembler paradoxal pour un jongleur…
« Vécue à l’origine comme le drame du jonglage, la chute, l’accident, l’erreur restent, d’après Jean-Michel Guy, le chemin par lequel le jonglage a fait sa révolution contemporaine. Visible par certains comme une métaphore abstraite de notre fragile condition, par d’autres comme un support d’improvisation burlesque. Il a été traité de nombreuses manières par les jongleurs.

Ce thème est présent dès vos premiers spectacles. Comment l’explorez-vous ?
« Convergence 1.0 présente une chute artificielle par contre-pied à la chute naturelle de Fausses notes et chutes de balles. Les chutes sont calculées par l’ordinateur. Dans reTime, j’ai voulu aller explorer la chute au microscope, avec des caméras très rapides permettant de dilater le temps. Mais pour des raisons techniques, l’intention est devenue “prendre le temps comme une matière physique et jongler avec”. Délaissant l’instant de la chute, je reviens donc à la charge !

De quelle manière ?
« Je perçois parfois la chute comme un instant proche du Big Bang : absurde mais violente, d’une densité infinie qui marquera la rupture ; après ne sera plus jamais comme avant. Sur scène, la chute seule peut n’être qu’une mauvaise piqûre de rappel. Mais elle prend du poids à mesure de ses répétitions : un couteau que l’on retourne et enfonce un peu plus à chaque fois.

Mais vous envisagez aussi la chute comme le début d’un envol...
« Oui, j’imagine les possibilités comme un nouveau point de départ. Alors que quelqu’un comme Jérôme Thomas réintroduit de l’ordre dans ce qui pouvait sembler chaotique, je pars du chaos comme principe et départ de matière. Je prends la chute comme non pas la fin, mais le début de quelque chose, et regarde ce qui se passe lorsqu’on renverse ces règles. C’est une méthode de recherche. La chute est un matériau de base, une source d’inspiration fertile. Ce ne sera pas un traité autour de la chute, plutôt des haïkus visuels sur ce qu’elle inspire. »


Crédits photos :
Une : Adrien Mondot et Akiko Kajihara lors du Labo #3 en mars 2009 à l’Hexagone de Meylan. Antoine Conjard.
Article : Adrien Mondot lors du Labo#3 en mars 2009 à l’Hexagone de Meylan. Raoul Lemercier.

Christiane DAMPNE
 
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