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COMPTE RENDU
Par-delà l’excellence
Alain Buffard présente Self&others à la Ménagerie de Verre, dans le cadre des Inaccoutumés

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 15/12/2008 // 6655 signes

Self&others, dernière pièce provoquée par Alain Buffard, bouscule le cadre attendu de l’excellence performative. Merveilleuse échappée, emmenée par François Chaignaud, également présent aux Inaccoutumés pour la performance Pâquerette avec Cecilia Bengolea.

On se rend à la Ménagerie de Verre. Pour les Inaccoutumés ; indéracinable festival des écritures scéniques contemporaines. On est un samedi soir. Rue Parmentier. Bus 46. Illuminations de Noël sur la ville. Les vitrines, la consommation, les chalands, les cadeaux. Sur le siège de derrière, un garçonnet se met à chantonner. « Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel. » Etc. Un garçonnet. Sa maman. Aux anges. Oui, quoi.

A l’affiche de la Ménagerie de Verre : Self&others, dans une conception et une scénographie par Alain Buffard, avec des matériaux, une fabrication et interprétation par Cecilia Bengolea, François Chaignaud, Mathieu Doze, Hanna Hedman. On ne consulte jamais avec trop d’attention les intitulés exacts des fonctions et attributions dévolues aux artistes dans une production, tels que mentionnées sur les feuilles de salle. Celles qu’on vient d’énoncer – cinq fonctions pour cinq contributeurs artistiques, mais pas celle de chorégraphe précisément – en dit déjà sur la texture possiblement instable, ou lâche, de cette pièce.

Il est d’autres signes, qui peuplent le méta-discours. Ainsi la parution, dans Libération de la veille, d’une critique échevelée par un Gérard Lefort sorti de sa rubrique cinématographique, débarquant comme un chien fou dans le chorégraphique. Self&others pourrait être une pièce folle, qui tout du moins affole : une pièce qu’on reçoit à tout instant sans oser imaginer ce que réserve l’instant d’après. Une pièce comme on n’en a jamais vu. Profondément cultivée ; camp, référencée, comme d’hab’. Mais plus occupée à libérer des forces qui sans cesse dégagent des lignes de fuite, sur des connexions inédites, plateaux insoupçonnés, chaos spécifiques, qu’à contrôler et maîtriser ces forces en vue de l’obtention d’une forme « aboutie », selon le terme si prisé par les professionnels imperturbablement indexés sur la danse-d’auteur des années 1980. Une pièce par là transgressive à l’endroit du nouvel académisme dorénavant installé de la danse-performance d’excellence, indéfiniment reproduite par une cohorte d’artistes chorégraphiques historiquement satisfaits d’éprouver « vraiment le sentiment d’être tombé au bon moment »(1).

Un garçonnet, sa maman, aux anges, disait-on. La salle est parcourue par un premier frisson de rire lorsque François Chaignaud, après avoir délicatement saccagé aux ciseaux une perruque de femme posée sur un visage-mannequin de vitrine, lâche « Maman môche ». On le supposait ainsi : jamais un garçonnet dans l’histoire de l’humanité sur cette terre n’a osé considérer que sa maman pût ne pas être la plus belle du monde. Ici, c’est « Maman môche ».
Ce garnement de Chaignaud n’en reste pas là. Ayant posé par terre la fausse tête à perruque, il vient s’asseoir dessus pour s’y masser l’anus goulument. Alors voilà. Il y avait Libido Sciendi, de Pascal Rambert, qui voulait « déflouter les entrejambes » sur les plateaux chorégraphiques. Il y avait Elie Hay convoquant castagne de rue et porno amateur dans I like him and he likes me, fût-ce au comble d’un embarras des intentions. Et il y avait Pâquerette, de François Chaignaud avec Cecilia Bengolea, réintégrant leurs anus dans la géographie possible du chorégraphique (voir l’article Déculottée chorégraphique). Toutes pièces programmées par cette même édition des Inaccoutumés. Le sexe y suffit-il ? La danse est-elle sexuelle ? Fait-elle, en définitive, autre chose que mobiliser son mieux-disant poétique, avec accents de Bilitis dans Libido Sciendi, avec draperies et godes de cristal dans Pâquerette ?
On hésitait, à ce carrefour du sens, quand Self&others emballe sa merveilleuse puissance d’indications multidirectionnelles. Et notamment précipite Pâquerette comme ce minuscule territoire qu’il fallait conquérir, ce trou d’incandescence offert à une liberté absolue de pénétration artistique. Maman, môche. Et Chaignaud pratique la fellation sur jambes de poupée Barbie. Chaignaud , tout en distance d’illuminé angélique pervers en mini-kilt, pratique nonchalament l’acrobatie sado-maso hystérique, pour faire goutter sur ses couilles de la cire brûlante, dans une abracadabrante posture experte à la renverse, bougie tenue entre ses pieds. Chaignaud rêve en chantant ; haute-contre. Chaignaud scintille dans les lumières, car tout enduit de miel. Chaignaud se greffe une toison pectorale de rugbyman avec les cheveux coupés sur la perruque de maman môche.
Chaignaud perturbe, performer de l’élégance suspecte, moue distancée, regards perdus, goûts cultivés, disponible à la saisie des fantasmes de la composition de soi, hors bornes.

Il n’y a pas que Chaignaud.
Mathieu Doze, perpétuel sans domicile fixe de la performance chorégraphique, réinvente son intérieur réduit à un rideau de douche. Hanna Hedman égrène Marx en pétrissant le matérialisme dialectique d’une montagne de pâte à pain, connectée sur ordinateur. Il n’est pas vain d’entendre Marx hors saison dans le texte, fût-ce pour arracher des sourires aux satisfaits des performances post-modernes. Cecila Bengolea, accents du geste et de la voix presque toujours un peu furieux, chevauche, chevauche, chevauche. Crazy horse ?
Ici on peinerait à recenser la multitude d’actions conduites et reconduites, chacune isolément mais parfois confluentes, non pour recomposer le pensum de l’être-ensemble chorégraphique, mais pour tramer une plastique générale des conjonctions et disjonctions du plateau. Par là un espace-temps se déplie, se démultiplie aussi, insaisissable, échappé, autogénéré, où le mental fuit, s’emballe, se sidère ; accidents compris. Il y a du vertige au bord des trous. Puisqu’on a ici affaire à quatre autoportraits, Alain Ménil rappelle pertinemment qu’il n’est d’autoportrait qui ne soit intégralement pétri de la conscience intégrée du regard de l’autre. Buffard déroule les fils de ces projections, avec croisements et retournements, mais surtout permet le déchaînement de ce potentiel.
Il va sans dire que le spectateur ne peut que s’y entremêler lui-même, tenu en suspens.

1. Ainsi s’exprime Latifa Laâbissi dans l’entretien reproduit sur la feuille de salle d’Histoire par celui qui la raconte, pièce récemment créée dans le cadre du Festival d’Automne.

Self&others était programmé du 2 au 6 décembre à la Ménagerie de Verre.

Crédits photos : Self&others d’Alain Buffard. Photo : Marc Domage.

Gérard MAYEN
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