TEXTE D'ARTISTE Autour de Hans Henny Jahnn Par François Chaignaud François CHAIGNAUD
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 23/07/2009 // 3476 signes
Invité par Mouvement.net à livrer une carte blanche en marge du portrait que nous lui consacrons, François Chaignaud a choisi de reproduire deux passages des Cahiers du Gustav Anias Horn après qu’il eut atteint quarante-neuf ans, de l’écrivain allemand Hans Henny Jahnn (1894-1959). Originellement publié en 1949-50, ce livre a paru en français (et en deux tomes) aux éditions José Cort
« […] Pour la première fois, j’entrai dans cette maison où de Tutein seul le corps subsistait. Ce corps privé de ses fonctions, parce que l’âme qui veut habiter une demeure tiède s’était consumée dans la fièvre et décomposée dans le froid – infidèle à la vie, qui nulle part n’est durablement protégée. – Je n’éprouvai pas encore de crainte. Je déchargeai les marchandises et les rentrai, empilai les briques dans le réduit, les autres objets dans le salon. J’ouvris une des portes donnant dans la chambre de Tutein, rabattis le drap qui couvrait le cadavre. le corps de Tutein était étendu devant moi, inaltéré, peut être plus rigide. Je lui parlai. C’étaient quelques confidences. Ma bouche effleura son corps froid. Comme il était encore beau ! Je savais que je l’aimais, que je l’aimerais pour toujours. Durant quelques minutes, je repris confiance. Mais après un moment, je me mis à l’observer d’un ½il critique – me demandant où je devais faire les injections avec ce liquide. Les ouvertures naturelles du corps me semblaient être les endroits indiqués, mais je doutais qu’elles puissent suffire. Les muscles, et aussi les grands organes massifs du corps ne seraient pas atteints par ce produit chimique empêchant le pourrissement. Il ne fut pas épargné d’être brutal envers le cadavre. Les morts n’ont pas de droits. ----------- Maintenant, il était ma propriété, entièrement, dérobé au tombeau. Plus vite je le violerais, mieux je lutterais contre sa décomposition. […] » (page 147)
« […] La rencontre avec les mourants n’est pas comme nous l’imaginions. Elle est une déception. Les morts ne regardent plus derrière eux, ne nous regardent plus, dès que leur esprit a franchi le seuil - même si leur corps reste encore auprès de nous un moment, quelques heures ou quelques jours. Ils savent qu’ils entrent dans la solitude et nous délient de tous nos serments. Nous restons en arrière, des infidèles. Des infidèles que nous étions en permanence, et eux aussi. Depuis toujours – dès l’origine – nous avons vécu comme un polype qui tend ses bras de tous côtés pour atteindre quelque part une proie. Nos yeux, nos oreilles, le nez, la bouche et la peau concupiscente, notre estomac, se tenaient dans les tourbillons des révélations de ce monde pour nous apporter un profit, une expérience, un bonheur, un sentiment inexprimable, la croissance même. L’amour qui semblait si clairement circonscrit – un bloc de verre – doit plutôt être comparé aux gaz invisibles et mouvants de l’air qui s’infiltrent partout, s’esquivent, nous caressent comme un vent chaud et nous frappent d’une nostalgie inextinguible, glaciale. Même les plus fidèles des fidèles ont un jour trouvé l’eau de mer dans laquelle ils plongeaient plus délicieuse que l’étreinte torride d’un être aimé. – SI on veut porter un jugement, je suis très coupable. Mes mains ont caressé plusieurs chairs. Les naseaux d’un cheval, même le doux pelage d’un chat m’ont procuré un vrai bonheur physique, une camaraderie de la chair. Je sais – je crois savoir – que mes expériences, cette modeste diversité d’impressions, l’ordre des enchaînements, n’ont même pas perturbé la morale. Les desseins de la création sont très étendus. […] » (page 518)
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