PORTRAIT Mille dieux, mille maîtres Les danseurs Cecilia Bengolea et François Chaignaud
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 09/07/2009 // 10087 signes
On leur doit une performance anale, Pâquerette, une autre « sous vide », Sylphides, et un projet de danse galactique, Castor et Pollux : Cecilia Bengolea et François Chaignaud poursuivent un fertile parcours en tandem, mariant curiosité et rigueur. Mouvement.net les a rencontrés et invités à partager certaines de leurs sources d’inspiration sous forme de carte blanche.
On se surprend parfois, pour présenter succinctement les jeunes artistes Cecilia Bengolea et Francois Chaignaud, à dire « ceux de Pâquerette » comme d’autres avaient pu dire « ceux d’Hernani ». C’est que leur très érogène performance en forme de duo danseurs-godemichés avait créé un sacré buzz dans le champ chorégraphique. A en oublier, presque, la finesse avec laquelle ils avaient su esquiver les pièges de l’étude méthodique sur la pornographie, de la dissertation moralisatrice ou de la complaisance subversive. C’était à La Ménagerie de Verre en 2008 pour la version la plus éthérée ; la première avait vu le jour au festival Les Antipodes en 2005 et une autre, « un peu boxe », en 2007 avec Yves-Noël Genod comme troisième performer hédoniste. Au final, Pâquerette était une performance exemplaire de la jouissance ininterrompue avec laquelle ils questionnent les tabous chorégraphiques, déhiérarchisent les zones corporelles et esquissent d’autres géographies. « Nous nous intéressons à la transformation plastique et psychique qu’engendrent les contraintes que l’on peut s’affliger », ajoute Cecilia Bengolea. « Il s’agit de vivre des expériences qui mènent vers d’autres façons de se mouvoir, inouïes, inconnues de nous jusqu’alors », précise François Chaignaud, avec ce parapluie de bouclettes blondes qui magnifiait le tube sucré des Spice Girls choisit pour Sylphides ou achevait de donner à Pâquerette cette fausse candeur au-delà du Britney Spears, dont ils s’apprêtent tous deux à voir le concert lorsqu’on les rencontre à Paris début juillet.
Evidemment, l’art contemporain ne les a pas attendu pour flirter avec les Girls-bands et autres pop culture. Mais ce qui fait des deux artistes de véritables anomalies dans le champ chorégraphique, c’est peut-être leur absence totale d’ironie à l’égard des produits qui ne concernent que de loin la danse conceptuelle. Ainsi de Viva Forever, des Spice Girls : « C’est une musique qui donne une touche de tendresse et pose un philtre sur Sylphides dans son ensemble. Une musique plus expérimentale pour la séquence de la renaissance dans la pièce aurait été trop aride et aurait réduit la signification. » Ainsi, également, des diverses techniques corporelles issues de civilisations et d’époques diverses, qu’ils défrichent avec l’émoi de l’archéologue. Danse libre des années 20, 30 pour tous les deux depuis un an (1)… Boxe, strip-tease pour Cécilia, qui cite le workshop de Vienne comme paradis pédagogique : « C’est un stage où chacun choisit son programme de cours, avec, à disposition, de multiples techniques à expérimenter : classique, hip hop, Body Mind Centering… Mon utopie ce serait d’avoir ce genre d’offre démesurée pour se maintenir dans une démarche de curiosité et de dynamisme quant à la construction du corps. Les circuits traditionnels ne font pas grand chose pour ouvrir ce potentiel. Les techniques qui sont vues comme “dépassées” ou peut-être pas assez “alternatives” peuvent être très modernes si on les envisage avec des enjeux nouveaux. J’adore les chorégraphies vues comme kitsch ou ringardes. En ce moment j’ai l’envie d’aller voir Alvin Ailey. » François Chaignaud renchérit : « Il n’y a aucune mauvaise technique si l’on décide qu’elle est bonne pour nous. La plupart des formations qui ont voulu déconstruire les codes de la pédagogie ont aussi transmis beaucoup de phobies (de tel geste ou discipline, phobie des blessures…). Vienne est effectivement une grosse fabrique, géniale, où l’on peut prendre ces différents cours, sans phobies et sans complexes. C’est un stage très décrié par nombre de chorégraphes et danseurs français. Ils reprochent au stage une allure supermarché qui déresponsabiliserait, formaterait, uniformiserait. » Eux y récoltent un mille-feuilles de pratiques pour une danse émancipée de tout dogme. Le cheminement s’est fait pour François Chaignaud en se construisant au CNSM avant de partir pour l’informelle et éphémère école de Boris Charmatz, Bocal, et de rencontrer, entre autres, Alain Buffard. Un chorégraphe qui les réunit tous deux dans la récente création Self and Others. On les questionne sur cette possible figure tutélaire. On obtient une moue en guise de réponse, expliquée de la sorte par Cécilia Bengolea : « Alain laisse beaucoup de place aux autres pour développer ensuite ses propres obsessions. Ce qui est beau avec lui, c’est la façon dont il permet de rendre sensibles et effectifs les fascinations que l’on peut avoir… Mais il le fait en observant ce que ça crée chez le danseur davantage qu’en imposant une image froide et archaïque, celle d’un modèle ou d’une tutelle. » « En sortant du conservatoire ou après Bocal, ajoute François Chaignaud, beaucoup de chorégraphes me demandaient quels étaient mes modèles ou les artistes avec qui j’aurais envie de travailler. J’étais très embarrassé de devoir justifier mes propres envies, comme si danser nécessitait un modèle a suivre, un danseur à aduler ou à imiter. Pendant ma formation au CNSM, c’est en allant à la faculté d’Histoire ou en découvrant d’autres spectacles que j’ai pu prendre conscience qu’il n’était pas souhaitable pour moi de me conformer au mythe sacrificiel de la danse, ou d’entrer dans l’adoration d’une figure surplombante. Ce qui ne m’empêche pas de me laisser impressionner par nombres d’artistes d’opéras, par exemple, d’écrivains… Passer trois ans à la fac, écrire un livre (2), aller au musée, se passionner pour la littérature, ce sont des nutriments délicieux pour la danse, autant que les pratiques corporelles en elles-mêmes. »
Le cheminement de Cécila, qui quitte Buenos Aires pour l’Europe en 2001, n’a rien d’institutionnel, avec des embardées vers les études des danses anthropologiques « avec un discipline d’Eugénio Barba en Argentine », vers la philosophie et les études d’histoire de l’art « non achevées » parallèlement à la découverte de cette scène argentine et son « expression, rendue si compliquée par le contexte politique qu’il y a un besoin énorme de nommer les choses, d’adopter une certaine narration, figuration. La danse en Argentine s’est beaucoup imprégnée de la danse-théâtre de Pina Bausch », explique-t-elle avant de conclure que c’est par la littérature qu’elle est entrée dans les arts de la scène. « Beckett, Thomas Bernhard, Borges…des auteurs qui ont développés chez moi une fascination pour l’étirement du temps, l’épuisement des situations, le rien, le vide. » On sent toute l’influence que cette pensée a pu avoir sur Sylphides, seconde pépite issue de leur tandem, dont la puissance plastique est mise au service d’une chorégraphie littéralement asphyxiée, inspirée de ces figures mythologiques médianes entre vie et mort. Sylphides propose trois corps emprisonnés, mis sous vide dans du latex, qui s’essaient à une danse du sursit, de la carence et de la survie. Même écho entre littérature et cette récente création pour François Chaignaud qui se passionne actuellement pour le dramaturge et facteur d’orgue allemand Hans Henny Jahnn, dont il partage l’attrait pour l’embaumement. « Comme si faire de la peintre était une tentative pour embaumer son amante… Cette idée de l’art comme embaumement peut faire écho à la macération que nous vivons dans Sylphides : un dispositif qui nous maintient avec nos fonctions les plus essentielles et qui, en même temps, nous fait disparaître, nous absorbe totalement. » Cécilia détaille ce travail de réincarnation : « Nous avons travaillé avec l’idée d’un corps mort depuis des années, en s’interrogeant sur ce qui subsisterait comme danse, après la renaissance, de ce dont il aurait hérité…comme la recherche d’une danse essentielle, archaïque. » Et Sylphides est une performance très curieuse, semblant dire quelque chose de l’état de la danse, des possibilités de sa reformulation ou de son dépassement après ce nécessaire immobilisme de la fin de siècle. En même temps qu’elle tire le portrait d’un monde asphyxié et d’une époque hygiénisée à l’excès, sans doute chuchote-t-elle quelque chose des conditions du mouvement contemporain. En tout cas, Sylphides formule une tentative : « Durant le premier mois de création de Sylphide, poursuit François Chaignaud, nous étions assez désespérés car le dispositif que l’on s’était assigné nous mettait face à un corps sans espoir. Nous n’avions alors pas imaginé pouvoir bouger dans ces sacs, pensant que ces corps ne pouvaient être que des poids morts. L’enjeu est d’appréhender quelle danse surgit, renaît après l’expérience de la mort. » Et ils l’appréhendent avec cette même rigueur dramaturgique qui avait déjà fait de Pâquerette un objet à la finition délicate, reprenant ce même ressort théâtral du coup de théâtre, ses stratégies de dissimulation et de révélation. Souvenons-nous que, interrogé (1) sur son expérience auprès d’Odile Duboc, Philippe Le Moal, à qui l’on doit le Dictionnaire de la danse(2), déplorait le manque de rigueur dramaturgique dans le champ chorégraphique actuel. Sans doute les deux performers, au vu de leur appétit de lecture, l’ont-ils lu et en ont-ils pris acte.
1. Cécilia Bengolea et François Chaignaud préparent un court récital sur les danses des années 1920, 30 pour l’automne prochain. 2. François Chaignaud a publié en 2008 un ouvrage sur les féminismes du XXe siècle.
> Sylphides sera présenté au Festival d’Avignon, dans le cadre de « La 25e Heure », les 18 et 19 juillet à minuit à l’Ecole d’art. www.festival-avignon.com
Gagnez des invitations pour les festivals Plastique Danse Flore à Versailles, les Francophonies en Limousin à Limoges, ActOral à Marseille, Scopitone à Nantes, Nordik Impakt à Caen, les concerts de Melt Banana et Circle à Paris, Les Acteurs de bonne foi à Nanterre, et Latifa Laâbissi à Bruxelles. Et toujours, le festival La Bâtie à Genève.