entretien Images latentes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige au Fort du Bruissin Joana HADJITHOMAS / Khalil JOREIGE / Veit STRATMANN
source : Les éditions du mouvement // date de publication : 27/03/2008 // 4940 signes
Le Fort du Bruissin, nouveau centre d’art contemporain à l’architecture spectaculaire situé dans la banlieue de Lyon, accueille pour son inauguration les « images latentes » du duo d’artistes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, ainsi que les œuvres à points de vue de Veit Stratmann.
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A une dizaine de kilomètres du centre de Lyon, sur la commune de Francheville, le Fort du Bruissin, ancienne forteresse militaire construite à la fin du XIXe siècle, surgit, à demi enterré, tapi dans une colline artificielle. L’ordonnancement des bâtiments, à la fois rigoureux et fantaisiste, évoque les architectures utopiques du XVIIIe siècle. A l’intérieur, le parcours labyrinthique est ponctué de salles aux fonctions spécifiques : poudrières, caponnières et corps de garde activent l’imagination du visiteur. Disséminées sur le site, les interventions de Veit Stratmann agissent comme des révélateurs de points de vue et invitent à découvrir les lieux : ses Plateformes proposent au spectateur de décaler imperceptiblement son regard, tandis que les Nouvelles assises, sièges sur roulettes, permettent une autre forme de déambulation. Dans ce cadre à forte capacité évocatrice, Sandra Cattini, directrice artistique du nouveau centre d’art contemporain, a choisi de présenter sous le titre «Histoires tenues secrètes» le travail éminemment politique de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. Depuis une quinzaine d’années, ces artistes et cinéastes libanais travaillent ensemble à la mise en lumière du réel, pointant du doigt le phénomène de latence qui selon eux gangrène la mentalité libanaise. Refusant le déni des atrocités de ce qu’ils nomment les « guerres libanaises », ils questionnent « ce qui existe de manière non apparente mais qui peut à tout moment se manifester, comme des traces, des réminiscences qui deviennent fantomatiques ». Leur travail porte donc principalement sur la validité des images : selon le philosophe Jacques Rancière, il ne s’agit pas d’une œuvre sur la guerre, mais sur « la violence que la guerre fait aux images et la manière dont elle peut être retournée » (1). Joana Hadjithomas et Khalil Joreige mêlent réalité et fiction, art et document, passé et présent. Ainsi dans le film récent Distracted Bullets (2006) apparaît le thème de l’ambivalence des images : lors des fêtes collectives à Beyrouth, les tirs de joie occasionnent des balles perdues qui tuent ou blessent à chaque fois, sans qu’il en soit fait le recensement. Expressions de joie ou de violence, les images ne supportent pas de lecture unilatérale.