<i>Ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vus</i> du Nimis groupe, Ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vus du Nimis groupe, © Dominique Houcmant.
Entretiens Théâtre

Matière documentaire

Nimis groupe

Avec sa première création, le Nimis groupe s’ingénie à faire rire de l’absurdité de la politique européenne des frontières. Rencontre avec une de ses membres, Edith Bertholet. 

Par Sidonie Durel & Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 28 oct. 2015

 

 

Vous abordez la question des migrations en Europe d’un point de vue principalement économique, notamment celui de la privatisation de la sécurité aux frontières, avec l’agence Frontex. Ce sont des choses que l’on a assez peu l’habitude d’entendre dans les médias…

« Lorsque l'on a vraiment commencé à travailler sur le projet, il y a 3 ans, personne ne s’intéressait à cette question. La médiatisation a commencé au mois de mai dernier et on a décidé de garder la ligne que nous avions, celle du rapport à l’économie et aux institutions européennes. Au bout d’un moment, si on veut rester cohérent avec un spectacle et qu’il ne change pas tous les jours, il faut mettre la médiatisation de côté…

Les 7 acteurs-auteurs se sont rencontrés il y a 5 ans au cours d’un échange scolaire entre l’école de Rennes (TNB) et celle de Liège. C’était au moment de l’expulsion des Rroms en France et ils se sont dit : « Non mais on dépense tellement d’argent à casser les frontières en Europe, à essayer de créer des passerelles, avec Erasmus notamment, et on en dépense encore plus à les fermer. » Et puis ils ont commencé à fouiller. Et plus on fouille plus on découvre de choses, comme l’existence de Frontex.

Au départ, on voulait travailler sur l’aspect politique, mais on n’a jamais pu rencontrer de parlementaires… donc… on a fini par prendre la question par l’autre bout. Nous sommes allés dans des « Centre ouverts » de migrants et on a expliqué notre démarche. Un premier atelier est né de cela. Il a duré 5 jours et à la fin, nous avions trouvé cinq des six acteurs amateurs avec lesquels nous travaillons. Il y avait pour nous une nécessité de travailler avec des gens qui avaient vécu l’exil. Donc d’une certaine manière, « le documentaire » est même présent sur le plateau, physiquement.

 

De quelles « matières » documentaires vous êtes-vous servis ?

« Au départ il y a un livre, Xénophobie business de Claire Rodier(1). Facile à lire et passionnant. Elle a écrit le livre il y a deux trois ans, quand la question était – une fois de plus – encore peu médiatisé. Certaines choses sont un peu arrivées par hasard, le discours de Martin Schulz pour la commémoration du 3 octobre (2) par exemple que l’on utilise dans le spectacle. Il se trouve que l’on était à Lampedusa à ce moment là… On continue toujours nos recherches. Nous étions à Calais cet été par exemple.

 

Vous n’en parlez pas dans le spectacle.

« Non mais on va essayer de l’introduire d’ici la création : le fait que l’espace se cloisonne de partout. On est en train de construire des murs et des zones complètement à l’abandon, dans le nord comme dans le sud. C’est ce qui m’a le plus frappé à Calais, c’est cette impression de no man’s land. Finalement c’est moins difficile d’y aller que d’en partir. Si une personne se rend compte qu’en fait c’est bloqué, qu’il n’y a pas d’issues, si elle voulait repartir ailleurs en France, elle ne pourrait pas. Le périmètre est complètement « sécurisé ». 

 

Les récits portés par les acteurs-amateurs que vous avez rencontrés dans les centres ouverts, ce sont leurs histoires, réellement ?

« Parfois oui, parfois non. En partie oui, en particulier le récit d’Hervé qui est passé à la nage en Espagne. L’idée c’est de tout le temps flirter entre le vrai et le faux, c’est la notion de théâtre finalement ! Le qu’en dira-t-on, ce qu’on croit qu’on va nous raconter, etc. Il y a bien évidemment des bouts de vrais dans le spectacle. Le discours de Martin Schulz, on y revient, c’est 80 % de vrai et 20% de rajouts. Mais on est toujours étonnés de voir à quel point on croit qu’on grossit la réalité et … finalement non.

 

Vous jouez de plusieurs langages scéniques (le gag, le reenactment, l’adresse directe, le témoignage… ) Est-ce que vous considérez néanmoins que Ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut-être pas vu relève du théâtre documentaire ?

« On flirte avec le théâtre documentaire. Non plus que cela… on voudrait être à la fois dans le théâtre documentaire, et à la fois s’autoriser des recherches formelles dramaturgiques. Pour aborder ces questions-là, la dimension documentaire est une nécessité, il faut vérifier ses sources. On n’est pas journalistes, mais notre travail par moment s’est rapproché de l’investigation. C’était bizarre à Calais car il y avait la BBC et les journalistes du Monde et on ne restait que trois jours. On s’est bien rendu compte que ce n’était pas assez, pour casser justement l’effet de curiosité journalistique, pour aller plus en profondeur. On a regretté d’atteindre seulement la première couche, parce que finalement c’est toujours les mêmes qui racontent…

Le documentaire est une nécessité donc, mais on ne peut pas s’arrêter là, il faut que le théâtre apporte autre chose. On travaille avec beaucoup de théâtralités différentes, et on voudrait pousser cela encore plus loin. C’est encore une étape de travail et hier soir par exemple, on a senti un peu ce côté fragmenté, et peut-être trop didactique. On voudrait éviter de tomber dans un rapport d’éducation permanente avec le public – même si ce sont des choses valables aussi.

 

Ce qui était intéressant aussi, du côté du public c’était la diversité des rires. Ils étaient toujours décalés d’un endroit à l’autre de la salle. Certains spectateurs s’autorisaient la réception ironique, un rire d’absurdité et de désespoir, d’autres pas du tout…

« Oui, les réactions dans la salle sont très fortes. Les spectateurs parlent entre eux, ils se mettent à rire, mais pas au même moment. Ça crée des choses très dynamiques ! L’humour c’était une chose dont on n'était pas sûr au début… quand le groupe s’est vraiment constitué, après le premier atelier, on s’est dit qu’il fallait s’amuser de cette question, le but c’est pas non plus de plomber les spectateurs. Ce qui est intéressant c’est que le « Nimis européen », au départ, abordait certaines choses de manière très délicate, en se disant « aïe aïe aïe », les témoignages notamment. Les amateurs, eux, n’avaient pas du tout ce rapport-là à leur histoire. Ils avaient beaucoup d’humour, du détachement, un rapport détendu. Ce n’est pas seulement qu’ils nous ont autorisé à en rire, c’est qu’ils nous y ont poussé.

 

Comment fait-on pour écrire à 13 au plateau ?

« Un peu comme dans tous les collectifs, on fonctionne presque à l’unanimité… Ce qui est intéressant c’est que chacun s’est un peu emparé d’une partie. « Le Nimis européen » prépare énormément de choses en amont, dans la documentation, dans l’écriture de scène ou en repérant tout simplement des manques… et on crée des chantiers, ceux qui le veulent s’engouffrent dans ces propositions et on avance. Et puis les personnalités des gens entrent en jeu, ce qui donne cette dimension de patchwork lorsque l’on passe d’une théâtralité à une autre… Je pense qu’il faut qu’on l’assume encore plus, c’est ce qui fait la richesse du spectacle aussi.

 

Et la suite du projet ?

« Pour la création au théâtre national de Belgique en janvier il y a un vrai théma qui s’organise avec des débats tous les soirs, des projections de films. Des maquettes de centres fermés vont être exposées. On ne veut pas que ce soit seulement un spectacle, et tout ce qui va autour, fait partie du projet pour nous. On travaille aussi à la mixité du public, on voudrait qu’il y ait toujours dans la salle un pourcentage de demandeurs d’asile. Olivia va donc dans les centres et elle explique le projet. À Lyon c’était un peu compliqué car on a du déléguer mais il y avait quand même 40 demandeurs d’asile par représentation. Ensuite on affrète des bus pour qu’ils puissent venir. Ce sont des personnes tellement mises de côté dans la société, on les campe en périphérie, on les empêche de travailler. En Belgique, à la différence de la France, on ne peut pas travailler tant qu’on est en procédure de demande d’asile. En France, le fait de prouver qu’on a du travail peut participer à l’intégration. Mais c’est l’enfer parce que les procédures peuvent durer 6 ans…

À l’inverse, on voudrait aussi aller jouer dans les centres ouverts, mais avec des publics de théâtre. Et puis, si on y arrive, dans les centres fermés. Ou faire un festival devant ou mettre en scène notre incapacité à le faire… Un centre fermé, c’est plus fermé qu’une prison vous savez...

 

 

1. Claire Rodier sera présente au cours des débats organisés au Théâtre national de Bruxelles en janvier, lors de la création du spectacle.

2. En octobre 2013, plus de 360 hommes ont péri dans un naufrage au large de Lampedusa. Le président de l’assemblée européenne Martin Schulz était présent aux commémorations l’année suivante. 

 

Ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut être pas vus du Nimis Groupe, étape de travail les 21 et 22 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse (festival Sens interdit) ; création du 19 au 31 janvier au Théâtre national de Bruxelles.