<i>Genesis 6.6-7</i> d'Angelica Liddell Genesis 6.6-7 d'Angelica Liddell © Luca del Pia.
Entretiens Théâtre

A. Liddell, la genèse

La metteure en scène et performeuse catalane présentait sa dernière création au hTh en janvier : Genesis 6.6-7, un nouveau cri d’amour et de terreur qui emprunte aux rituels archaïques. À cette occasion, elle a accepté de se prêter au jeu des questions-réponses.

Par Ulysse Caillon et Gabriel Perez publié le 12 mars 2018

Le 15 novembre dernier, Angélica Liddell recevait les insignes de Chevalier des Arts et des Lettres, honneur venant couronner la carrière française de l’artiste catalane, lancée par la présentation en 2010, au Festival d’Avignon, de deux de ses pièces : L’Année de Richard et La Maison de la Force. Cette dernière, pièce de cinq heures mettant en scène le désespoir amoureux et la rage de l’autrice, actrice, metteuse en scène et performeuse, au milieu d’une distribution féminine mexico-espagnole, fut l’un des points d’orgue de cette édition avignonnaise. Au son de morceaux autant de musique classique que du folklore mexicain ou encore de chanson pop, Angélica Liddell sollicitait à l’extrême son corps, épuisé, mutilé par la performance. Depuis, le public s’est attendu, à chaque retour de l’artiste sur scène, à un engagement intime toujours plus puissant.

C’est ce même univers mêlé de pop, de classicisme et de citations aux avant-gardes de la performance scénique que l’on retrouve dans sa dernière œuvre, Génesis 6.6-7. Questionnant le sacré, thème fondamental pour Liddell depuis Le Cycle des résurrections, ce spectacle est une rencontre avec un univers mental parfois dérangeant, aux codes dont l’artiste assume l’hermétisme. La foi se mêle à la passion sadienne, mais c’est à l’amour que l’on revient lorsque résonne la voix de la chanteuse italienne Nada, couverte par le cri « Comment pourrait-on vivre sans l’amour ? ». Ces pièces, aussi difficiles à regarder qu’elles puissent sembler sont toujours pensées comme des gestes d’amour, comme un partage tendre avec le public. Amour et violence sont soudées dans sa poétique à travers le don de soi au public.

Génesis 6.6-7., d’abord créée en Italie est-elle le chant du cygne du travail de Liddell en France ? Présenté au hTh (Montpellier), dans la programmation d’un directeur, Rodrigo García, qui achève un mandat mouvementé, le spectacle n’a pour l’instant pas d’autres dates de tournée prévues dans l’Hexagone. Comme son titre l’indique, c’est la Genèse qui est le moteur de cette nouvelle pièce ; Angélica Liddell invoque le déluge tout comme elle avait invoqué les tueurs dans sa précédente pièce (Que ferais-je moi de cette épée ?) pour nous fournir une nouvelle énigme. La terreur est mise en scène afin d’interroger le monde tel qu’il ne va pas, entre images futuristes et rituels archaïques.

 

De quelle manière Génesis 6.6-7 vient conclure la Trilogie de l’Infini ? N’est-ce pas un paradoxe de terminer avec la Genèse qui évoque le commencement de l’univers ?

« Je travaille toujours avec les paradoxes, le paradoxe génère une tension qui oblige à poser des questions. De toute façon le paradoxe se trouve au cœur même du livre de la Genèse. Le titre inclus un verset dans lequel Yahvé se repend de sa création et décide de détruire tout ce qu’il a créé. Ce n’est pas le début de l’univers mais sa fin.

 

Qu’est-ce qui a inspiré ce spectacle et en particulier les gestes rituels présents sur scène ?

« La pièce a été conçue esthétiquement après un voyage à Jérusalem. La majeure partie de l’iconographie appartient à la tradition hébraïque ultraorthodoxe. C’est un monde basé sur les prophéties, une espérance infinie, magique, la circoncision apparaît déjà dans le premier livre de la Bible. Tout cela a généré les rituels.

 

Quelle a été la nécessité du nu dans cette création ?

« Adam et Ève vivaient nus sans en avoir honte jusqu’à ce qu’ils soient chassés et qu’ils se couvrent. Le vêtement procède du péché originel. Le nu est édénique et adamique. Se vêtir c’est la honte. Nous sommes particulièrement dans l'erreur de cette dichotomie nu :  oui ou non.

 

Comment avez-vous rencontré les nouveaux acteurs pour cette création ?

« Les jumelles avaient déjà travaillé avec moi, les autres je les ai cherché suivant la nécessité. J’avais besoin de trouver un danseur manchot (Isaac) et un couple de Russes (Adam et Eve). J’ai demandé à des gens de confiance et ils sont apparus.

 

Dans un texte de 2002, vous avez écrit que « dans la tragédie contemporaine il faut passer de la décence du personnage à l’indécence de l’intimité ». Recherchez-vous toujours cette indécence ? En quoi est-elle différente de la provocation ou du scandale ?

« Sans l’indécence nous parlerions seulement de la partie lisse et blanche du monde. Le scandale mesure le degré de banalité d’une société, la provocation mesure le degré de puritanisme et de répression de cette société. Moi je n’ai aucune intention de scandaliser. Je travaille mes œuvres comme si elles étaient des essais poétiques.

 

D’où vient la dernière photo du spectacle ? Quelle est la relation entre cette photo, la musique de Haendel et l’enfant avec la couronne d’épines et la kalachnikov ?

« Le final résume précisément le principal sujet de la Genèse : le problème de la descendance, une descendance défectueuse. Jésus-Christ, Le Messie (Haendel), c’est la belle descendance, le reste est résolu par Matthieu, 10-34 : [« N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » – Nda]

 

Avez-vous résolu le problème de la beauté ? Pourquoi tenter de résoudre ce problème par la violence ?

« C’est un problème qui ne peut être résolu. Comme n’est pas résolue l’origine de l’univers, son origine violente, immensément violente, fructueusement violente ?

 

D’une manière générale, comment pensez-vous le mal dans vos créations ?

« Je parle du Mal comme en parle Deleuze, comme d’une force qui réunit toute la sagesse. Je ne parle pas du mal vulgaire et banal, mais de l’intelligence. Je parle de Milton, de Blake, d’un Mal qui déstabilise les erreurs de la loi, d’un mal qui est pure énergie.

 

De quelle manière le Marquis de Sade vous inspire-t-il ?

« Parce qu’il propose un homme libre sans contrat, précisément par une sublimation de la raison. Le sadisme, comme le propose Sade, est une vision intellectuelle du monde à travers la rupture du sexe.

 

Diriez-vous que créer ou être sur scène soulage la douleur ?

« Quand vous êtes sur scène la vie reste en suspens. Cette suspension est merveilleuse.

 

Savez-vous déjà quel sera le thème du prochain cycle ? Le sacré sera-t-il toujours présent dans le processus de création ?

« Il n’y a pas de cycles, l’heure est venue de parler de la mort des pères. J’ai aussi commencé la conception de La Lettre écarlate de Hawthorne. »

 

Propos recueillis par Ulysse Caillon et Gabriel Perez