Vue de l’exposition <i>Sous les nuages de ses paupières</i>, Kaye Donachie. Frac Île-de-France, 2017 Vue de l’exposition Sous les nuages de ses paupières, Kaye Donachie. Frac Île-de-France, 2017 © p. Martin Argyroglo
Entretiens arts visuels

A World is Your Image

Sous les nuages de ses paupières, première exposition personnelle de l’artiste Kaye Donachie (1970, Glasgow) en France, présentée au Frac-Île-de-France, se déroulait comme le récit d’un songe. Entretien avec l’artiste.

Par Isabelle Bernini publié le 25 juil. 2017

 

L’exposition nous projette paisiblement dans l’histoire passée d’une certaine culture artistique, littéraire, cinématographique dont les protagonistes – et leurs images – hantent et nourrissent le travail de la peintre britannique. Conçue comme un poème qui commence avec une photographie de Lee Miller, elle se dévoile à l’instar d’un décor de théâtre dans lequel l’artiste projette sa douce fantasmagorie. Au fil des salles, l’ambiance nocturne laisse place à une atmosphère lumineuse, dans laquelle la peinture fait figure de mirage. Ou comment l’œuvre parle avec les lieux et figures d’un temps révolu, tissant toujours d’autant plus le fil de l’histoire tout en s’inscrivant dans la contemporanéité.

 

Sous les nuages de ses paupières est votre première exposition personnelle en France. Aux côtés de vos propres peintures, vous avez choisi de présenter également des œuvres d’autres artistes (James Broughton, Claude Cahun, Josette Exandier, Florence Henri, Lee Miller). Comment avez-vous pensé et conçu cette exposition ?

« Je cherche à réfléchir à la façon dont une certaine histoire des images peut rentrer en écho avec celles que j’élabore. Je voulais recréer une sorte de conversation montrant l’importance avec laquelle ces films et ces artistes avaient nourris mon imagination.

Vue de l’exposition Sous les nuages de ses paupières, Kaye Donachie. p.Martin Argyroglo

L’exposition Sous les nuages ​​de ses paupières au Plateau était l’occasion idéale de développer ce dialogue. Si j’ai sélectionné les œuvres de ces artistes, c’est en premier lieu par la beauté de leur travail et la manière avec laquelle elles ont recours à un certain langage poétique. Des artistes comme Emmy Hennings, Nusch Eluard et Lee Miller sont devenues des protagonistes dans mon travail, comme des figures spectrales, des formes évanescentes qui se superposent. Pour cette exposition, j’ai spécifiquement choisi des œuvres qui évoquent une fiction fragmentée, construite par une réflexion de l’ordre émotionnel.

Dans mes propres peintures, le temps, le lieu et la sensation se superposent avec le travail d’autres artistes qui apporte une couche narrative supplémentaire. J’ai souhaité que les œuvres de ces artistes agissent poétiquement au sein de l’exposition plutôt que comme de simples références historiques ou académiques. Que leur travail s’entrelace au mien et élargisse le récit oblique entre mes œuvres et les différents espaces émotionnels de chaque pièce de l’exposition. Je considère ces œuvres comme des échos de voix et d’idées qui auraient traversé le temps.

 

La figure féminine occupe dès lors une place primordiale dans votre travail, qu’il s’agisse d’héroïnes modernes, réelles ou fictives, que l’histoire a oubliées ou négligées. Dans quel état d’esprit évoluent vos héroïnes ? De quoi rêvent-elles ?

« Je suis fascinée par les histoires d’artistes et de muses féminines, en particulier du début du 20e siècle. Les biographies de ces femmes artistes, écrivains et interprètes sont vagues et leur travail est en général considéré comme secondaire dans l’histoire culturelle. Je me suis intéressée à la manière dont elles ont pu utiliser leur propre visage, corps (ou ceux de leurs amis) pour créer un récit qui existe en quelque sorte en dehors de la convention ou de la politique de l’image. Comment ces femmes artistes étaient conscientes de leur identité et de leur pouvoir, même en tant que muses, mais ont poussé ce mode de représentation pour donner forme à un récit soigneusement construit qui me semble exister au-delà de leur image. Ces histoires biographiques illusoires me permettent de considérer ces femmes en particulier comme des actrices d’une pièce non écrite, qui deviennent des personnages, spectres du passé comme du présent.

Kaye Donachie, Without You, 2008, Courtesy de Defares Collection, Amsterdam 

Les portraits ne sont pas censés être des représentations d’individus, ils sont des moments dans le temps, illustrés à travers la sur-identification. Par exemple, Nusch était extrêmement belle, elle a souvent été photographiée par Man Ray et fut aussi le sujet de nombreux poèmes de Paul Eluard. Malgré tout, elle était une artiste à part entière, qui ne créait que lorsqu’elle avait des crises d’insomnie. Au cours de ses nuits sans sommeil, elle réalisait des collages photographiques oniriques. C’était le poids de l’histoire qui m’a attirée vers elle en tant que personnage. Son pouvoir et la créativité suggestive de son état semi-éveillé est si poétique. J’aime l’idée qu’un état particulier de conscience et d’imagination permette d’élaborer de nouvelles formes d’images.

Mon interprétation de ces biographies et moments de vie passe, dans mes peintures, par une utilisation particulière de la couleur et de la lumière. Je veux rentrer en contact avec cette facette tactile du médium pour esquisser un sentiment évocateur et érotique. Donner la sensation que les personnages sont emplis d’air, comme s’ils avaient été créés en une respiration et que, si nous expirions, ils disparaitraient. L’allure de ces femmes est cinématographique : elles apparaissent et disparaissent dans un scintillement de lumière.

 

Ces peintures laissent au spectateur la possibilité d’imaginer les contextes historiques et sociaux de ces images. Vos œuvres inspirent dès lors un certain romantisme et sont malgré tout ancrées dans le temps présent. Selon vous, comment la peinture s’empare-t-elle des enjeux les plus forts de l’art contemporain ?

« En toute sincérité, je ne m’attarde pas spécialement sur la place de la peinture dans l’art contemporain. Je considère qu’il s’agit d’une pratique pertinente aux côtés d’autres formes d’art, dans laquelle les limites entre la pensée et la réalisation sont poreuses. La peinture est simplement une autre langue, une autre façon de créer des formes et des idées avec une charge sensorielle. J’ai toujours utilisé des archives historiques, du matériel documentaire, de la photographie, du film, de la fiction et de la poésie pour tirer le fil de l’imagination. Les images émergent, se condensent et se fragmentent à travers la peinture pour créer une nouvelle compréhension du monde, ou, du moins, me permettre de penser différemment. Un film offre au spectateur plusieurs images dans un intervalle de temps linéaire, qui dépend de notre foi en cette séquence de plusieurs images. L’histoire se déploie, par déduction de nos souvenirs de seulement un ou deux moments précis. Une peinture donne la vision d’une image unique, construite dans un cadre temporel flexible, et qui s’appuie sur nos propres associations mentales et imaginatives pour percevoir un récit. Cette superposition de visions, symptomatique de la peinture, c’est un processus romantique car les moments passés et présents sont utilisés pour faire apparaître un nouveau récit. La peinture a l’avantage de proposer une réalité unique et alternative. Il existe tellement de façons de représenter une idée dans l’espace pictural. 

 

En 2015, vous avez justement expérimenté un autre médium et avez réalisé une série de cyanotypes. Leur monochromie bleuâtre, évoquant des images de rêves à la limite de l’abstraction, rappelle les tons de certaines de vos peintures. Quelle place donnez-vous à ces expérimentations en regard de votre travail pictural ?  
 

« Un bon ami graveur m’a présenté le procédé du cyanotype. C’est une forme de photographie très simple et ancienne. À l’instar d’un monotype, je fais une impression unique en utilisant des images négatives et positives. Ces formes apparaissent soudainement et uniquement lorsqu’elles sont exposées à la lumière du soleil.

Kaye Donachie, Sans titre, 2015. Courtesy de Maureen Paley

Le processus d’exposition n’est pas précis, et l’apparition comme miraculeuse de l’image rappelle les premiers rites magiques. Le bleu agit comme un espace éthéré dans lequel les formes flottantes sont, littéralement et métaphoriquement, capturées. Les représentations se fondent entre photographie, impression et image peinte. Cette série de tirages cyanotypes fonctionne comme de petites apparitions qui se déplacent entre différents stades de représentation. L’intensité du bleu cyan est un espace neutre mais agit comme un écran sur lequel se projettent les pensées et les souvenirs. Le cyanotype devient à la fois un tableau et une photographie, formés par la lumière. C’est cette alchimie qui me permet de relier mon imagination à une forme originelle de l’image. »

 

Entretien réalisé par Isabelle Bernini

 

> Kaye Donachie, Sous les nuages de ses paupières a eu lieu du 18 mai au 23 juillet au Plateau - Frac Île-de-France, Paris