Akaji Maro Akaji Maro © Nobuyoshi Araki

Akaji Maro

Enfant terrible du butô formé par Tatsumi Hijikata ou chef yakuza dans Kill Bill de Quentin Tarantino, Akaji Maro est une figure phare de la scène nippone. Rencontre avec le chorégraphe des ténèbres et des peurs à l'occasion de la publication de Akaji Maro - Danser avec l’invisible de Aya Soejima. 

Par Léa Poiré publié le 10 mai 2018

 

 

À 75 ans vous dansez encore, et la création semble ne vous avoir jamais quitté. Qu’est ce qui vous a toujours animé ?

« Le corps est un jouet d’expérience qui nous est offert à la naissance, ma motivation a toujours été de m'amuser avec. Aujourd’hui j’observe mon corps qui se rouille avec l'âge, je m'aperçois que plusieurs de ses fonctions diminuent mais je l’accepte volontiers, c’est une autre étape, un décalage. Le jour où je n’arriverai plus à bouger, la magie du plateau sera là pour poser la question : est ce qu’il ne sait pas bouger ou refuse t-il de bouger ?

J’ai en ce moment un projet en cours avec le chorégraphe François Chaignaud, on a répété deux jours sans autre but que de se rencontrer. Cette étape de vérification est intéressante, il a son propre parcours et j’ai fait mon petit bout de chemin mais on ne s'était jamais croisés. Notre danse est assez intense, deux objets s’approchent, ils ont l’air de se frôler.

 

C’est quoi le butô aujourd'hui ?

« Selon moi, c’est une façon de simuler la relation entre l’homme et la peur qui l’habite. On  a plusieurs peurs mais la plus primitive, c’est celle qu’on possède vis-à-vis de la nature qui nous a donné vie. En s’armant d’intelligence, de technique, de technologie, nos peurs ont évolué avec le temps. Quelle serait alors la contemporaine ? Je pense que la peur s’est individualisée à tel point que chaque personne possède la sienne. On a peur d’être humain, on a peur de vivre, et le corps doit tenir debout entouré de tout ça. C’est ça le cœur du butô pour moi.

 

Vous parlez de la technologie, qui habite aussi vos spectacles, vous fait-elle peur ?

« Je pense que le monde est en voie de transformation. Avec l’arrivée de l’informatique, de la biotechnologie, des robots, l’homme risque de s’éteindre mais essaie tout de même de se débattre pour survivre. Je positionne mon corps en tant que danseur butô à l’opposé de la technologie, c’est un corps qui rêve et qui se laisse porter par des images. C’est très humaniste pas post-humaniste.

Paradise de la Cie Dairakudakan. p. Hiroyuki Kawashima 

 

La forme du solo est majoritaire dans le butô, mais dans Dairakudakan, la compagnie que vous avez fondée en 1972, vous tournez avec de grands ensembles parfois à plus de 20 danseurs. Quelle importance a pour vous le groupe, la communauté ?

« Je n’ai pas envie de me positionner comme un gourou vis-à-vis de mes danseurs, nous avons un jouet commun, le corps, et on explore ses possibilités. À Dairakudakan on est comme une sorte de tribu rare à la marge de la société, on continue de penser le corps différemment. J’imagine que le public nous observe avec une sorte d’attirance et de doute vis-à-vis de notre univers, un peu comme devant une pierre antique vue dans un musée, on ne sait pas à quoi ça sert mais c’est présent.

 

Votre travail mêle aussi bien le spirituel, la mort, la peur, l’abandon, que des sujets du vivant comme votre analyse des insectes, des virus ou bactéries. Comment faire ce grand-écart ?

« Quand on observe le réel, il nous amène vers plusieurs analyses, on peut observer scientifiquement la constitution d’un ver de terre et avoir un rapport mythologique à cet être vivant. J’aime traiter la frontière entre science et imaginaire, car je pense qu'aujourd’hui les deux se rejoignent. Les scientifiques bidouillent le génome pour profiter des pouvoirs de l’ADN, c’est comme être dans un film de science-fiction tout en rejoignant la mythologie et les fusions que ce champ peut opérer entre l’homme et l’animal, avec les créatures comme le centaure ou le minotaure. Nous avons perdu aujourd'hui toute capacité à comprendre la science qui a tracé son chemin sans se retourner. Et la philosophie court derrière.

Akaji Maro. p. Nobuyoshi Araki  

 

Comment positionnez-vous l’artiste dans cette course ?

« L’artiste n’arrive pas non plus à trouver de réponses aux questions philosophiques. Le butô nous apprend à nous vider au lieu de chercher une mission dans la société. J’aime considérer mon corps comme un réceptacle. Les statues grecques n’ont pas de revendications, elles sont là, existent et restent figées depuis 2500 ans. Ce qui est intéressant c’est que l’homme a trouvé une valeur en elles. Dans la danse j’aime chercher et trouver cette capacité à l’immobilité. L’artiste est juste une existence qui respire. Voilà mon rôle.

 

Jeff Mills a écrit la postface du livre et a signé la musique de beaucoup de vos spectacles. Qu’est ce qui vous intéresse dans la techno venant de Détroit ?

« C’est grâce à Aya Soejima que j’ai rencontré Jeff Mills en allant au Rex Club à Paris. J’ai littéralement vécu sa musique. En discutant avec lui, je disais en riant qu’il pourrait tuer quelqu’un avec sa musique, des anges et des démons cohabitent en lui. L’érotisme, si on l’abstrait, c’est l’intensité qui naît de l’entre deux. Ce sont deux choses qui risquent de se coller. Dans la musique techno, il existe cette intensité de deux sons qui peuvent se toucher, le beat, mais qui ne se fondent jamais. C’est cette sensualité qui me touche, je crois au pouvoir et la force de la musique sur les corps. La techno n’est pas mélodieuse, c’est brut, technologique, et j’ai envie de poser mon propre corps dans cet environnement. »

 

 

> Akaji Maro - Danser avec l’invisible de Aya Soejima, Éditions Riveneuve, Mars 2018, Paris