Anna Dumitriu, Rest, rest and rest © Anna Dumitriu
Entretiens arts visuels

Le virus comme médium artistique

Discussion avec Anna Dumitriu

La peste, la tuberculose ou encore la syphilis, Anna Dumitriu connaît si bien l’histoire des maladies infectieuses qu’elle en a fait le médium de ses créations, enchâssées de savoir-faire textiles artisanaux. Confinée dans son appartement au Royaume-Uni, l’artiste tisse les liens entre la grande peste qui a ravagé Londres en 1665 et la crise du Coronavirus.

Par Orianne Hidalgo-Laurier & Léa Poiré publié le 3 avr. 2020

 

 

En tant qu’artiste, pourquoi vous intéressez-vous aux microbes et aux épidémies ?

« Cela remonte à mon enfance. À l’école en Angleterre, on nous apprend que le grand incendie de Londres qui a eu lieu un an après l'apparition de la peste, a brûlé tous les rats et que la peste a pu être éradiquée grâce à cela. C’est faux. Il y a eu la peste et il y a eu un feu. Le nombre de personnes infectées était déjà en train de baisser quand le feu s’est déclaré. On nous a ensuite lu Dracula. La mythologie des vampires est totalement imbriquée dans l’histoire des maladies. On les a accusés de transmettre la peste bubonique et d'autres infections. On a trouvé des cadavres qui avaient des pieux dans le cœur. Quand ces derniers ont été testés, ils avaient la tuberculose. Les maladies, les vampires et les liens entre les deux, tout ceci est ressorti dans mon art, dans des objets teintés par l’invisible.

 

L’art est pour vous une façon de rétablir la vérité, notamment concernant les épidémies. De quelles vérités s’agit-il ?

« Le Covid-19 a déjà tué plus de 50 000 personnes dans le monde, et tous les ans entre 300 000 et 650 000 personnes meurent de la grippe, des millions décèdent de la tuberculose. On s’intéresse à certaines épidémies et pas à d’autres. Actuellement, de grands récits circulent sur les maladies infectieuses, mais il y a aussi beaucoup de naïveté, et beaucoup de rumeurs. Les Chinois sont blâmés par de nombreux pays pour avoir propagé le Coronavirus. Dans le passé, cela a été le cas d’autres communautés : les Juifs, ont été accusés de propager la peste ; pour la tuberculose, ce sont les immigrés qui ont été pointés du doigt par les sociétés occidentales. La faute vient toujours de quelqu’un d’autre, d’ethnies étrangères ou en minorité. Il s’agit de discours racistes et complètement faux. Les études scientifiques montrent par exemple que ce sont les Européens qui ont propagé la tuberculose dans le monde avec la colonisation, comme en Inde où la population n’avait pas de défenses immunitaires pour lutter contre elle. Par ailleurs, une épidémie concerne toujours tous les humains : la santé est un problème global. Les épidémies sont des sujets urgents empreints de beaucoup de mauvaise compréhension. Une partie de mon travail est de communiquer sur ces enjeux, de regarder l’histoire et d’amener de la complexité. L’art a la capacité de partager des idées complexes : dans un simple objet tu peux empiler des couches d’interprétation et de sens. J’ai une très grande et longue fascination pour l’histoire de la grande peste de Londres de 1665, la manière dont elle s’est répandue en Europe. Toutes ces histoires, les réactions parfois très choquantes face à cette épidémie, ont été oubliées. Et de ce que je peux observer, il y a des similitudes avec ce qu’il se passe aujourd’hui.

 

Anna Dumitriu, Antibiotic Resistance Quilt. p. de l’artiste

 

De quels genres d’histoires s’agit-il ?

« Quand la grande peste est arrivée à Londres par Amsterdam, selon les dires, depuis l’Asie, probablement par la route de la soie, elle a en premier frappé les marchands de textile. L’un d’eux est allé à Eyam, un village du Derbyshire, et y a amené la peste. Au lieu de s’enfuir, comme les gens ont tendance à le faire, aujourd’hui encore, les villageois ont obéi à un prêtre très charismatique, effrayant et extrême, William Mompesson, qui a décidé de confiner le village. La peste ne s’est pas répandue au-delà de Eyam, mais 80 % des habitants sont mort, soit beaucoup plus que la moyenne. Il y avait une pierre à l’entrée du village dans laquelle ils avaient creusé un trou rempli de vinaigre pour y glisser des pièces. Les gens en dehors du village apportaient de la nourriture près de cette pierre et prenaient l’argent. Aujourd’hui, ce sont les livreurs de compagnies telles que Deliveroo, qui te laissent la nourriture sur le pas de la porte. C’est la même chose, sauf que tu paies en ligne, plus besoin du vinaigre qui ne devait pas marcher très bien de toute manière. Aujourd’hui, on a des masques en papier, ou des FFP2 si on a de la chance, avant ils avaient les masques de peste garnis de lavande. La science change, pas les humains. En plus du racisme, il faut ajouter la rhétorique guerrière que les gouvernements continuent d’utiliser ; mais les personnes qui sont en guerre, le sont contre un autre groupe d’humains. Les coronavirus ont vécu à nos côtés durant tout ce temps, mais s’il s’agit d’une guerre, alors il faut débarrasser ce terme de sa dimension anthropomorphique et considérer le Covid-19 comme un alien. Un peu comme dans le film Independance day de 1996.

 

Cette rhétorique guerrière revient souvent quand il s’agit de maladie.

« Les gens ont déjà parlé dans le passé de “la guerre contre la Tuberculose”, du “combat contre le cancer” mais cela revient à se battre contre soi-même… Il y a cette idée répandue que nous devrions toujours être dans un équilibre merveilleux avec notre microbiote, en mangeant le bon type de pain, des fruits, etc. Mais en réalité, les organismes se battent en permanence les uns avec les autres, pour éviter que d’autres ne se développent, ne s’emparent de leur espace et de leurs ressources. Certaines bactéries vivent en symbiose, mangent ce que d’autres rejettent. Cet écosystème relève moins d’un équilibre que d’un état précaire : la vie c’est cette fragilité-là. L’état le plus équilibré, c’est quelque chose de mort, ou de congelé. Quand je travaille sur la vie artificielle, je réalise des modèles informatiques de ce que pourrait être cette vie : il faut qu’il y ait des éléments qui viennent déranger cet écosystème. Si tu fabriques un modèle informatique sans perturbation, équilibré, il ne fait rien.

 

Faut-il considérer les virus comme des êtres vivants ?

« Si vous voulez mettre en colère un scientifique posez lui cette question ! C’est une notion complexe mais les virus ne sont pas là pour nous détruire, ils ne savent même pas que nous sommes vivants et se contentent de se développer. On dit que les humains détruisent la planète, mais on n’y pense pas dans nos petites actions quotidiennes. Pareil pour les virus : nous sommes leur Terre. Ils consomment les ressources à disposition. Ils nous utilisent comme nourriture, comme moyen de déplacement et de procréation. Pour les comprendre, il faut se projeter dans une vision “microbiocentrique”, penser le monde depuis la perspective du microbe. Le virus cherche à se reproduire, « tuer des gens » est probablement une très mauvaise interprétation de leur stratégie qui consiste à se répandre et donc à être très infectieux, sans être trop mortel.

 

Vous faites un lien entre l’histoire des maladies et l’histoire politique. Que raconte l'épidémie du Coronavirus de notre société ?

« Outre le fait qu’elle révèle la naïveté de croire qu’on peut contrôler les frontières, le plus impressionnant reste la vitesse de la recherche scientifique. Le premier essai de vaccin sur des humain a eu lieu 60 jours après le séquençage du génome du virus, ceci n’est jamais arrivé. On observe une course pour le vaccin, ils recrutent des cobayes ; Johnson & Johnson [l’une des plus importantes industries pharmaceutiques aux Etats-Unis – Nda], a annoncé la commercialisation d’un vaccin pour le début de l’année 2021. La crise d’Ebola a changé l’éthique vis-à-vis des essais sur les humains car ce virus avait un taux de létalité très élevé, bien plus que ce que l’on sait du Covid-19 pour l’instant. Il faut être très précautionneux, un vaccin peut être aussi mortel que le virus qu’il soigne.

Cela révèle aussi la manière dont les États s’en remettent totalement aux experts scientifiques – alors qu’aux Royaume-Uni ce sont les mêmes qui fustigeaient les « experts » économiques pendant le Brexit – et manipulent les chiffres. On assiste presque à une compétition entre les pays, sur la façon de gérer la crise. On regarde qui s’en sort le mieux. On s’est débarrassé du football pour regarder ça : une ligue du sauvetage de vies. C’est très bizarre.

 

Vous parlez d’une dimension « sublime » des micro-organismes et des virus, notamment de la peste. Le fait de vivre directement la pandémie, change-t-il votre perception ?

« Selon Edmund Burke, le sublime est suscité par la terreur et la beauté. Pour Kant, l’idée de sublime se situe dans la subjectivité des esprits et non dans un objet : il s’agit d’un sentiment agréable entouré de peurs. Il y a des degrés dans l’état de terreur : si on te crache au visage sans masque de protection, cela suscite un sentiment de peur très différent de celui que tu peux éprouver en regardant les informations sur la situation en Chine. En Europe, personne ne s’est douté que cette épidémie prendrait de telles proportions, Ebola ou le SRASS ne sont pas allés aussi loin. Je passe mon temps à étudier l’histoire des pandémies, et pourtant, moi non plus je n’avais rien vu venir, pas à ce niveau en tout cas. En seulement deux semaines, regardez comme le monde a changé ! Quand on me demandait à quelle époque j’irais si je pouvais remonter le temps, je répondais toujours : à Londres en 1665, pile pendant la grande peste (mais après avoir fait le vaccin !). J’aurais adoré voir de mes propres yeux ce qu’il se passait vraiment. Mais, encore une fois, depuis la perspective du sublime, éloigné de la terreur. Maintenant, je m’inquiète de voir mon rêve se réaliser…

 

Cette pandémie a-t-elle également changé votre travail en tant qu’artiste ?  

« J’en suis certaine ! Art/Data/Health, un projet de recherche de l’université de Brighton, m’a déjà demandé de travailler sur les données des violences domestiques. Il y a une augmentation d’à peu près un tiers des cas de violences domestiques, des femmes sont enfermées 24h/24 et 7j/7 avec des partenaires abusifs sans aucun endroit sûr où aller. Cela a résonné pour moi avec les mots de Virginia Woolf, qui habitait dans une maison située à 20 minutes de chez moi. Dans Une chambre à soi, l’un des premiers textes féministes, elle dit qu’une femme doit avoir son propre argent, et une chambre à soi, pour pouvoir écrire. J’avais l’idée de demander à ces femmes d’imaginer leur “chambre à soi”, un espace idéal, en carton ou en papier avec quatre murs et un sol et de réfléchir à ce qu’elles mettraient dedans. En parallèle, j’ai été frappée par les hôpitaux temporaires qui ont été construits, notamment à Wuhan, avec ces rangées de lits qui privent les malades de tout espace personnel. C’est presque l’exact opposé du confinement : tu es isolé et une fois contaminé, on te transporte dans cet endroit surpeuplé. J’envisage de réaliser une sculpture en impression 3D avec des petits lits où seront brodés des témoignages intimes croisés avec les données récoltées pendant l’épidémie.

 

Certaines maladies sont plus explorées par les scientifiques que d’autres, pensez-vous que l’ampleur de cette épidémie soit aussi due au fait qu’elle touche les pays occidentaux ?

« Les maladies négligées sont celles qui touchent principalement les pays pauvres, cela s’appelle les Maladies Tropicales Négligées (NTDs). C’est une aire grise de la recherche. Les gouvernements des pays les plus riches ont réalisé à quel point une maladie est facile à attraper – même notre premier ministre, notre secrétaire d’État à la santé, et des personnes proches du pouvoir ont été testés positifs au Covid-19. Au Royaume-Uni, on dit que les personnes les plus vulnérables ne sont pas supposées sortir avant 12 semaines. À un moment donné, il y aura deux franges de société : les post-covid et ceux qui ne l’ont pas eu. Nous aurons peut-être besoin d’un certificat pour voyager. Il pourrait y avoir une seconde vague d’infections, mais d’ici là on aura sûrement un vaccin.

Le problème qui se posera concernera alors les réticences de la population. Les gens ont arrêté de se vacciner contre la rougeole suite à la publication d’un article dans la très sérieuse revue médicale The Lancet en 1998, où un idiot établissait un lien entre le vaccin et l’autisme. À partir du moment où il y a un doute, et même si des études très sérieuses ont montré que c’était faux, certaines personnes ne voulaient plus prendre le risque. La rougeole est donc réapparue. Quand un vaccin est efficace, on prétend que l’on peut oublier une maladie.

 

 

Votre travail entrelace les différentes échelles, entre le microscopique et la taille humaine, mais aussi les couches temporelles. Avec ArchaeaBot: A Post Climate Change, Post Singularity Life-form, vous imaginez un croisement entre un micro-organisme millénaire et une Intelligence Artificielle. Comment imaginez-vous le futur de la vie sur Terre ?

« L’Archaea est probablement la première forme de vie qui est apparue sur cette planète. Ces micro-organismes ressemblent à des bactéries mais elles sont en fait bien plus similaires aux humains dans la manière qu’elles ont de répliquer leur ADN. Beaucoup d’entre elles vivent dans des conditions extrêmes : les profondeurs des abysses, des sources chaudes, des environnements très acides. Si on a fait l’hypothèse qu’avec le changement climatique la Terre sera très chaude, très acide, très polluée, alors beaucoup d’animaux, les mammifères – nous compris – ne pourront pas survivre. Archaea, elle, sera très heureuse, les conditions seront parfaites pour elle, voire même mieux qu’aujourd’hui, elle pourra peupler le monde à nouveau. On dit toujours qu’il faut sauver la planète, mais la planète s’en sortira, ce sont les animaux et les humains qu’il faut sauver. On réfléchissait à cela avec des scientifiques qui étudient ces Archaea, on se disait : et si on donnait à l’Archaea un petit moteur qui l’aiderait à se déplacer ? Combinée avec une IA, elle deviendrait donc la forme de vie ultime ? Et si on téléchargeait notre conscience dans l’Archaea ? Cette installation conceptuelle représentant cet organisme du futur est bien entendu une provocation…. »

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier & Léa Poiré

 

> Avec son œuvre manifeste Make do and Mend, Anna Dumitriu est également l’une des premières artistes à avoir utilisé Crispr-Cas9, un outil de modification génétique considéré comme « révolutionnaire » car il permet de remplacer une séquence d’ADN par une autre à une vitesse reccord. Cette technique a aussi provoqué un scandale lorsqu’un chercheur chinois s’en est emparé pour modifier le génome de jumelles humaines. Nous avions rencontré Anna Dumitriu une première fois à propos des limites éthiques et politiques dans le fait d’utiliser le « vivant » comme medium artisitique. Un article à retrouver dans le n°106 de Mouvement, « Chérie, des atomes fais ce que tu veux » et disponible ici

 

Image 2 : Anna Dumitriu, Plague Dress. p. de l’artiste

Image 3 : Anna Dumitriu, Make Do and Mend (détail). p. de l’artiste