Armand Jalut, <i>Dindon</i>, 2008, collection privée Armand Jalut, Dindon, 2008, collection privée © C. Clier
Entretiens arts visuels

Armand Jalut

Depuis une quinzaine d'année, le peintre post pop, s'attache à représenter en gros plans, grands formats et avec des couleurs vives ce qui d'habitude, et surtout en France, ne se représente pas : poils, plumes, aliments, fragments de corps, objets de consommation.

Par Alain Berland publié le 15 janv. 2019

 

 

Vos nouvelles peintures prolongent la série Rêveries insulaires débutée en 2012. Cette dernière – une superposition d'objets de consommation et d'une séduisante paire de jambes féminines déployées dans un espace naturel – multiplie les collisions entre figuration et abstraction. Elle semble nous dire que tout a une égale importance, que la peinture est « par-delà le bien et le mal ». Est-ce un constat ou une inquiétude ?

« Oui, la peinture est par-delà le bien et le mal, et cela ne m'inquiète pas du tout. Je n'ai pas l'impression d'ailleurs qu'il y ait un constat particulier à faire sur la peinture, tant les approches diffèrent pour chaque artiste pratiquant ce médium. À défaut de nihilisme, j'ai toujours eu un regard sceptique sur les systèmes de croyances dont la peinture fait les frais, ce qui m'engage à une certaine distance. Cette distance se traduit entre autre, par la recherche de nouveaux terrains, du moins une volonté de reformuler le langage à chaque nouvelle série. Ce qui n'empêche pas la résurgence de certaines obsessions. Les collisions entre figuration et abstraction se décident pendant la réalisation du tableau. Cela me permet d'aboutir à une forme hybride où “beaux effets” et “métier” se retrouvent un peu souillés par le basculement vers une touche plus grotesque et des sujets ambigus.

 

Vous utilisez le plus souvent le gros plan, il vous permet de montrer des matières molles, un peu dégoulinantes presque obscènes à la manière de John Currin, ce peintre américain est-il une référence pour vous ?

« Dans certains tableaux, notamment ceux concernant la nourriture, le gros plan est une intention obscène. C'était une sorte de food porn avant l'heure. Le grand format et les jeux de textures visaient à transformer le sujet (tomate farcie, fish&chips, canelés) en paysage érotique. Ce que j'aimais surtout dans les œuvres de John Currin au début des années 2000, c'est ce à quoi elles faisaient référence : au delà de Lucas Cranach l'Ancien [peintre de la Renaissance allemande – Ndlr], je partageais le même goût pour les nus de Picabia dont j'avais vu l'exposition (Les nus et la méthode, 1998, musée de Grenoble) et l'œuvre de Frank Frazetta [artiste et dessinateur américain, figure de la science-fiction – Ndlr].

 

Armand Jalut, Alain Patrick (6), 2011, collection du Musée d'art moderne de la ville de Paris

 

Vous respectez rarement l'échelle des objets, est-ce un héritage du pop art ?

« Oui, je m'intéresse d'une certaine manière à leur effet publicitaire. Pour la dernière série, celle des peintures de bottes, je leur ai donné une échelle relativement importante (160 cm de hauteur) et je procède de la même façon pour bien des sujets. J’ai collecté les clichés d’objets de luxe sur des sites de vente de seconde main. Sur ces plateformes, les objets sont mis en scène selon des protocoles classiques, objectivant les meilleurs angles de vue tout en zoomant au plus près des matières et des effets. Le consommateur est censé pouvoir évaluer l’état, l’authenticité, voire la rareté de l’objet de son désir. Les images peintes que j'en tire sont très éloignées de celles que cette publicité construit. Je crée grâce à un principe de calques des fausses perspectives et j'utilise mes propres cadrages qui sont le résultat de manipulations faites grâce à Photoshop. J’élabore la construction du tableau en gardant une zone non peinte laissant la toile en réserve puis je joue des déséquilibres entre zones peintes, esquissées et zones non peintes. La facture évolue en fonction des distances et distorsions que m’autorise le médium et la charge stylistique que je souhaite y inclure. Puis, je décline les toiles en série en procédant à de légères variations.

 

Comment choisissez-vous vos images ?

« Il n’y a pas de règle en la matière, mes intuitions me mènent vers des contextes particuliers (atelier textile, villa baroque sicilienne, magazines de mode anciens, friperie, restaurant) dans lesquels je me complais, faisant naître des intentions, des scénarios. Je constitue mes séries comme des collections d’accessoires. J’analyse et je manipule mes sujets à travers le prisme d’influences récurrentes qui vont de J.G Ballard à Marshall Mc Luhan, de John Waters à Mario Bava, de Jan Hammer au Happy Mondays, de Gombrowicz à Luc Boltanski.

Armand Jalut, 8,5 US, 2018, huile sur toile, courtesy de l'artiste et de la galerie Michel Rein. p. Marc Dommage 

 

Est-ce que vous peignez les êtres et les choses pour montrer que même les surfaces ont leurs complexités, comme lorsque vous peignez la brillance du vernis des bottes, ou est-ce un jeu purement formel ?

« L'idée est de créer de l'étrangeté dans un médium qui certaines fois se prend très au sérieux et ainsi de mettre un peu les pieds dans le plat. Pour la série de bottes, j’ai cherché des images sur un site qui revalorise les vêtements déjà portés. Je ne suis pas dupe de leurs symboliques, de l'envie et des fantasmes qu’elles suscitent. La peinture m’autorise à jouer des mécanismes fétichistes, pornographiques et autoritaires, de me les approprier, de les mettre en scène et de leur conférer une aura plus ambigüe entre hommage, caricature et décoratif. »

 

> Armand Jalut, Inciser le temps, exposition collective, du 20 janvier au 3 mars, à la Galerie Municipale Jean Collet, Vitry-sur-Seine