WEG de Ayelen Parolin © Pierre-Philippe Hofmann

Ayelen Parolin

WEG, la dernière création de Ayelen Parolin présentée à Liège dans le cadre du festival Pays de danses, explore avec neuf interprètes une danse aussi libre que calculée. Mêlant souvenirs d’enfance, plaisir du geste, costumes carnavalesques et lois de la physique, la chorégraphe argentine installée à Bruxelles compose des paysages imprévisibles. De ce chaos apparent éclot pourtant une certaine forme de stabilité.

Par Belinda Mathieu publié le 10 mars 2020

Avec Hérétiques (2014) et Autoctonos II (2017), vous déployez une danse rythmée, intense, précise. D’apparence plus jouissive et chaotique, comment avez-vous envisagé la chorégraphie de WEG ?

« Dans Hérétiques et Autoctonos II, il y avait un langage partagé entre tous les interprètes, alors que dans WEG je voulais que chacun ait son propre vocabulaire. Tout est parti d’un déclic lorsque j’étais à une fête : j’ai été frappée par le plaisir qu’on pouvait avoir en dansant. Je me suis rendu compte qu’il y avait dans mes pièces un trop grand décalage entre le plaisir de danser et le travail. J’ai alors cherché quelque chose de très proche de soi, une pulsion essentielle, un rythme propre à chacun. Avec les interprètes, nous avons créé des bouts de mouvement, des parcours, des segments qui n'ont pas vraiment de cohérence, mais qui fonctionnent ensemble. C’était une manière de mettre en évidence les relations qui peuvent exister entre des éléments qui ne sont pas directement reliés. Comme dans un paysage, où chacune des choses qui le compose sont indépendantes, mais connectées.

 

Vous avez donc construit cette pièce autour des interprètes ?

« Oui. Une partie dansait d’ailleurs déjà dans Autoctonos II et le groupe de WEG a trouvé sa synergie dès le début. Il était très solide et solidaire. Nous avons beaucoup travaillé avec l’univers intime de chacun : des chansons d'enfance ou d'adolescence, celles que leurs parents écoutaient par exemple, ces petits airs qui nous restent, qu’on n’a pas vraiment choisis et dont on n’est pas toujours fiers. C’était une manière de me nourrir d’univers multiples. Parfois la danse contemporaine privilégie un traitement très intellectuel et a peur de se plonger dans le registre plus populaire, que je trouve pourtant très sensible et touchant dans sa banalité.

 

Vous travaillez pour la cinquième fois avec la pianiste et compositrice Léa Petra, qui joue en direct sur scène. Quelle place tient-elle dans la pièce ?

« Contrairement aux autres spectacles, c’est la première fois que le piano de Léa était vraiment préparé. Sur scène, elle joue avec des tuyaux de fer, des CDs, elle casse des choses… Elle a un engagement musical et corporel, c’est une interprète comme les autres ! Le piano et les actions sont parfois même intrusifs dans l'espace. C’était une manière de plonger dans un endroit où les choses ne sont pas carrées, mais où elle se frottent, sont ambigües et trouvent leur équilibre dans l’instabilité. Léa travaille cette instabilité, d’où émerge une stabilité.

 

 

Les lois de la physique vous ont inspirées, vous avez même demandé conseil à un expert. Pourquoi ?

« Je souhaitais explorer la théorie du chaos, j'ai ainsi rencontré Pierre C. Dauby, expert en la matière. Ce sont des concepts très compliqués et je ne suis pas sûre de tout comprendre, mais j’en ai tiré ma propre interprétation que j’ai ensuite appliquée à la pièce. Pierre est même venu expliquer cette théorie aux interprètes, pour qu’ils puissent en tirer une idée personnelle et l’intègrer dans leurs danses. C’est très étonnant d’observer à quel point notre vocabulaire est très proche, malgré les écarts entre nos disciplines respectives.

 

En quoi consiste la théorie du chaos ?

« Je ne pourrais pas bien l’expliquer, car je ne suis pas experte, mais pour la comprendre en partie on parle de « l’effet papillon ». C’est-à-dire comment le battement d’ailes d’un papillon peut provoquer, dans une réaction en chaîne, une tornade à l’autre bout du monde. Comment quelque chose de très petit, à long terme, peut avoir une grande influence sur le monde. Ce qui m’intéresse dans cette théorie, c’est qu’elle implique l’imprévisible. Je me suis aussi inspirée de la nature, qui est tout aussi imprévisible. Comme la météo que l’on ne peut prévoir seulement quelques jours à l’avance, mais aussi les formes et motifs de la nature, les lignes des nuages, des animaux, des plantes, des sédiments… Ces formes sont presque identiques mais pas exactement, une sorte d’imperfection parfaite.

 

Avec ces costumes à l’allure carnavalesque, il y a aussi beaucoup de fantaisie dans WEG.

« Oui, je voulais me connecter à quelque chose d'enfantin, d'idiot, d'animal. Parfois il y a des gestes un peu obscènes, mais ce n’est pas une provocation, c’est très candide, comme quand on l’observe chez des enfants. Je pense aussi que cette pièce est liée à ma propre enfance. Lors d’une interview, on m’a demandé quel était mon premier souvenir de danse, j’ai répondu : le ballet Coppélia. Je n’ai pas tout de suite compris qu’il était lié à WEG, et pourtant il y a ce côté magique, naïf, enfantin commun au ballet romantique. »

 

> WEG de Ayelen Parolin a été créé les 11 et 12 octobre aux écuries de Charleroi danse dans le cadre de la Biennale 2019 ; le 7 février au Théâtre de Liège dans le cadre du festival Pays de Danses ; le 13 mars au Theater Freiburg, Allemagne ; du 11 au 13 juin au théâtre les Tanneurs en collaboration avec les Brigittines à Bruxelles, Belgique ; le 16 juin à l’Atelier de Paris CDCN dans le cadre du festival June Events.

> Autoctonos II de Ayelen Parolin du 17 au 19 mars au CENTQUATRE dans le cadre du festival séquence danse, Paris ; le 6 juin au Carlow Arts Festival, Irlande.