Boite d'allumettes célébrant le premier voyage dans l'espace du Roumain Dimitru Prunariu, 1981 Boite d'allumettes célébrant le premier voyage dans l'espace du Roumain Dimitru Prunariu, 1981 © p. D.R.
Entretiens arts visuels

Brancusimanie

Mircea Cantor

Prix Marcel-Duchamp 2011, Roumain vivant et travaillant « sur terre » (plus précisément à Paris), Mircea Cantor présente ses recherches sur « l’omniprésence » d’un culte à Brancusi en Roumanie. En replaçant, à l’entrée de son atelier du Centre Pompidou, les signes diacritiques sur le nom du sculpteur, il rend Brâncuşi à sa langue d’origine.

Par Jean-Louis Perrier publié le 20 févr. 2017

Votre exposition dans la galerie de l’atelier Brancusi à Paris, La Partie invisible de l’infini, évoque la constitution de la figure du sculpteur – homme et œuvre – à travers les époques. A-t-elle une plasticité particulière pour pouvoir être accommodée par des régimes différents ?

« C’est plus l’œuvre que la figure de l’artiste qui a été « accommodée ». Brancusi pensait qu’après sa mort, les vautours se battraient pour se repaître d’une œuvre qu’il ne pourrait plus contrôler et qu’ils la manipuleraient. Quant à lui, ils l’utiliseraient comme leur saint ou comme bon leur semble.

 

Est-ce le mot que vous retenez : saint. Il pouvait être le saint d’une forme de communisme ou d’une forme de capitalisme, être notre saint à nous aussi ?

« Exactement.

 

En l’idéologisant, détruit-on l’œuvre ou se donne-t-on les moyens d’y accéder plus facilement ?

« Le régime communiste a déformé sa perception, il l’a tronquée en essayant de la lier à son propre progressisme. Pour Brancusi, l’infini est une chose immatérielle, métaphysique, tandis que pour les communistes c’était le plus matériel possible : l’infini était ici, entre nos mains, et nous étions les maîtres de notre avenir.

 

Et le pouvoir actuel ?

« Il est le cousin de celui que Ceausescu avait mis en place par le culte de la personnalité, l’héritier de ses distorsions esthétiques du point de vue de l’histoire de l’art. Il y a une grande ignorance dans les classes actuellement au pouvoir quant au message artistique de Brancusi.

 

Est-ce une autre forme de matérialisme ?

« C’est du capitalisme pur et dur, et je vois cet usage de Brancusi d’un point de vue très marxiste : aujourd’hui la main d’œuvre ne sert qu’à la production et le produit n’est utile que s’il sert à la main d’œuvre.

 

Comment penser Brancusi hors des systèmes sociaux différents ?

« En Occident, on est très clair sur la façon d’appréhender un artiste. En Roumanie, il manque encore un travail de fond dans les écoles pour libérer l’enseignement de sa charge idéologique et peser la juste valeur artistique.

 

Y-a-t-il une place pour Brancusi en dehors des musées ?

« En Roumanie, l’intérêt s’est déplacé dans les architectures vernaculaires. Ailleurs, il est investi dans le design, où les références abondent, à commencer par celles de son élève, Isamu Noguchi, qui a repris ses formes, et que je considère comme un épigone impardonnable. S’il avait été en Roumanie, je l’aurais intégré dans mon exposition parmi les anonymes qui ont repris des symboles de Brancusi.

 

Quels échos, la pièce d’Éric Vigner, Brancusi contre États-Unis, peut-elle susciter aujourd’hui en Roumanie ?

« Le texte du procès a été publié en Roumanie dès les années 1950, mais aucun metteur en scène ne l’a affronté. La mise en scène d’Éric Vigner tombe au juste moment. Il y a une recrudescence de l’intérêt envers l’œuvre de Brancusi. Le fait que ce soit un œil extérieur qui mette la pièce en scène renforce son retentissement. Et je trouve extraordinaire l’ajout en dernière partie du sténogramme de l’Académie roumaine découvert par Georges Banu. Des académiciens staliniens, des sculpteurs et des peintres renommés en Roumanie rejettent leur compatriote en cédant à la censure par lâcheté. La seule trace de ce jugement est cette feuille de papier. Le mettre en valeur c’est rappeler un contexte très peu connu.

 

Quelques années plus tard, Ceausescu ne tentait-il pas de récupérer Brancusi ?

« Le contexte politique est presque neutre par rapport au pouvoir de l’œuvre. Elle est trop forte pour être assujettie à ce genre de querelle. Les années staliniennes avant Ceausescu ont été les pires, avec leur lot de détentions politiques et d’assassinats. Certains tentaient tout simplement de sauver leur peau. D’où ce genre de jugement.

 

Où en est cette campagne pour l’achat de La Sagesse de la terre ?

« La conscience de l’importance de La Sagesse de la terre reste insuffisante dans le pays. C’est un monument national. Il faut en avoir conscience et conserver la sculpture plutôt que de la laisser filer dans une collection privée. La campagne de souscription a été mal engagée, mais ce qui manque, c’est la conscience culturelle, la conscience de sa valeur. Il fallait insuffler cette conscience via l’éducation durant toutes ces années depuis le communisme. L’effort n’est pas grand : il suffirait que 11 millions de personnes donnent un euro, le prix d’une bière. Mais le problème n’est pas dans l’euro, il est dans la valeur. De ce point de vue je suis content que l’atelier de Brancusi soit à Paris et pas en Roumanie. La France a su respecter ses valeurs. »

 

Propos recueillis par Jean-Louis Perrier

 

> Mircea Cantor, La Partie invisible de l’infini, jusqu’au 3 avril à la Galerie de l’atelier Brancusi, centre Pompidou, Paris

> Mircea Cantor, Jusqu’au 15 mars, au château de Pierrefonds.