Camille Fallet, <i>Cité Bellevue, Félix-Piat, Marseille</i>. Photographie réalisée avec Florent Mulot. Camille Fallet, Cité Bellevue, Félix-Piat, Marseille. Photographie réalisée avec Florent Mulot. © D. R.
Entretiens arts visuels photographie

Camille Fallet

Les séries d’images de Camille Fallet dressent non seulement un état des lieux d’une modernité architecturale utopiste essoufflée, mais abordent aussi nos rapports à l’espace et au temps, redéfinis par la multiplicité des modes de déplacement et de vie. Autant de points de vue « standards » que le photographe scénarise.

Par Isabelle Bernini publié le 14 mars 2018

Depuis de nombreuses années, vous photographiez les territoires périphériques des métropoles. Quelles sont selon vous les caractéristiques propres à ces zones périurbaines, à la fois identifiables et indéterminées ? Qu’est-ce que la photographie rend visible ici ?

« Parler de territoires périphériques, ou aujourd’hui, de périurbain me pose question. On a beaucoup de mal à définir ce qui s’étend au-delà des centres urbains. Je préfère le mot de banlieue, malgré sa connotation négative. C’est la ville qui n’a pas encore été intégrée à la centralité qu’elle borde, celle qui n’a pas trouvé sa forme définitive et que l’on remanie sans cesse. 

Cette géographie métropolitaine correspond souvent à l’empilement des projets utopiques d’après-guerre qui ont dessiné les formes urbaines jusqu'à nos jours. Du béton des années 1960 au crépi des années 1990, le tout-voiture, l’étalement à l’extrême, la sectorisation des usages… Ces éléments fabriquent une ville contemporaine a priori standardisée et stérile. Mais la ville n’est pas seulement la forme d’un paysage politique et économique, elle recèle en son sein nombre de formes individuelles ou collectives, nées de ceux qui ont peu de ressources et qui mobilisent leurs moyens propres – trouvés sur place le plus souvent – pour répondre à leurs besoins. 

Ce maillage et cette complexité m’intéressent. Mon activité artistique m’amène à expérimenter ces grandes échelles urbaines, à en saisir leur globalité. Je me concentre sur l’architecture « moderne », les espaces intermédiaires et les circulations multiples qui constituent ces territoires urbanisés. Cela tient, d’une part, de l’enregistrement en séries (répertorier des typologies, traiter un ensemble sous différents aspects) et procède, d’autre part, d’un mouvement d’approche, généralement depuis la périphérie, et d’où apparaissent détails et points de vue inattendus. 

En figeant le sujet, la photographie nous révèle ce que l’œil ne saurait voir : elle nous permet de regarder notre environnement sans nécessairement y être impliqué physiquement. La photographie a cette capacité à fragmenter le flux de la perception et à en extraire des objets. Avec l’accumulation de ces fragments, tel un puzzle, on recompose une carte mentale et visuelle de la ville. 

Camille Fallet, Tour d’habitation, rue Robespierre, Bagnolet, « The Greater Paris Landscape Manual ». p. D.R.

 

Doit-on y voir ici une critique de l’urbanisation actuelle croissante ?

« Je ne porte pas un discours global sur la métropole du XXIe siècle. Par contre la ville m’intéresse comme expérience, celle du dehors. Ce travail relève d’une approche esthétique de cette expérience : une approche « lyrique » d’un monde a priori « anti-lyrique », que l’on pourrait rapprocher d’une attitude Baudelairienne. En ce sens, effectivement, il s’agit d’une activité critique : j’exerce mon intelligence à démêler ce que je perçois pour lire le « palimpseste » urbain et en évaluer sa plasticité. 

 

Alors que la photographie consisterait plutôt à faire un « arrêt dans le temps », vos images rendent aussi compte d’un déplacement dans le paysage. Dans un contexte de « mobilité généralisée », comment votre démarche traite de ces rapports à l’espace et au temps ?

« Selon moi il n’y a pas de réelle contradiction entre cette idée de déplacement et l’image fixe de la photographie. Figer un mouvement parle justement de ce même mouvement. Par exemple, la photographie de danse révèle ce qui fait l’essence de la danse : le corps en mouvement, sa distorsion physique. Dans mon travail, je révèle le corps urbain par le mouvement possible qu’il offre : je photographie en conduisant en voiture, assis en transport en commun ou en marchant dans la rue. Jeff Wall, dans son ouvrage Landscape Manual (1969), montrait déjà qu’à partir de l’habitacle et au travers du pare-brise existe une expérience esthétique du paysage équivalente à la veduta [terme associé à la peinture renaissante basée sur la représentation en perspective des paysages urbains – Ndlr]. Mes photographies intègrent aussi cette subjectivité du point de vue que chacun peut rapprocher de sa propre expérience. Selon moi, les nouveaux « lieux communs » sont à chercher dans ces secteurs de déplacement. 

Camille Fallet, Restes d'un déjeuner, abribus à Artigues-pres-Bordeaux. p. D. R. 

 

Comment votre travail s’est-il imprégné de la notion de « documentaire » ? Comment renouvelle-t-il cette notion aujourd’hui ?

« Toute photographie est en soit un document. J’adhère à la différence que fait Jean-François Chevrier entre « document culturel » et « document d’expérience ». La qualité d’une œuvre documentaire tient sur la qualité d’expression d’une expérience. Le montage, l’écriture donnent à comprendre cette expérience pour celui qui regarde. La photographie pour moi n’a d’intérêt qu’a travers son « édition »  et, pour reprendre les termes de Walker Evans, je suis du coté du « documentaire lyrique ».

S’il s’agit de renouveler le genre, je dirais plutôt que les formes changent. De même que la poésie à changé d’expression (le poète aujourd’hui est rappeur), je pense mon activité avec les outils d’aujourd’hui, et les nouvelles possibilités de réception des images. 

 

Votre travail se développe également sous forme de livre d’artiste (Anthologie de l'ordinaire - Bordeaux sans légende, Bordeaux Métropole, 2017 ; The Greater Paris Landscape Manual, Les Ateliers Internationaux de maîtrise d'œuvre urbaine, 2012).

« Mon rapport à l’image s’est construit avec le livre, que ce soit avec la littérature, la bande dessinée, le livre photo, ou le livre d’artiste. C’est la relation la plus exclusive que j’éprouve avec une œuvre. La plupart de mes projets démarrent donc sous la forme d’un livre, ce qui me permet d’approcher mon sujet avec moins de contraintes qu’avec l’espace d’exposition et ses réalités physiques. Le livre possède un système de lecture très simple où se déploie une narration linéaire qui limite les confrontations physiques d’un trop grand nombre d’images.

Anthologie de l'ordinaire - Bordeaux sans légende et The Greater Paris Landscape Manual, sont deux livres volumineux contenant près de 2000 images qui tentent de saisir des entités urbaines dans leur globalité. Depuis leur plus grande échelle, jusqu’à l’échelle la plus modeste, celle du sol. Ces deux livres existent grâce à leurs commanditaires et résultent d’une complète liberté de travail de prise de vue, de montage et de graphisme. Je ne suis pas certain que cela aurait été possible avec un éditeur classique.

 

Depuis quelques temps, vous photographiez également des molènes, que vous croisez au fil de vos voyages et explorations. Que vous inspirent ces plantes qui poussent où elles veulent ?

« Ce sont des plantes rudérales, c’est-à-dire qui poussent spontanément sur des terrains pauvres, dans un milieu transformé par l’homme, et que l’on trouve un peu partout dans le monde, sous différents noms (Bouillon blanc, Herbe de Saint-Fiacre, Cierge de Notre-Dame, Bonhomme, Oreille de loup, Blanc de mai). Ces plantes m’apparaissent comme un contrepoint à l’étalement humain, une résurgence de la nature, y compris là où « l’aménagement du territoire » est le plus violent, par exemple entre les voies d’autoroute. Il y a une recherche d’altérité dans cette collection et, paradoxalement, c’est ma seule pratique régulière du portrait ; les Molènes (Bonhomme) ont la stature d’êtres humains, tous semblables et différents. Elles peuvent atteindre jusqu’à deux mètres cinquante de haut. J’y retrouve aussi, comme à l’état sauvage, la dimension sculpturale de l’urbanisme ordinaire que je photographie. 

Camille Fallet, Dépôt sauvage de verre, Gonesse, « The Greater Paris Landscape Manual ». p. D.R. 

 

L’exposition présente également la photographie d’une maquette à l’échelle 1/2 que vous avez recréé : un magasin de portraits photographiques, tiré d’une image iconique de Walker Evans (License Photo Studio, New York, 1934). C’est une mise en abîme du sujet photographique et de l’histoire de la photographie documentaire. Comment situez-vous votre travail d’aujourd’hui dans cette histoire ?

« Au départ, j’avais réalisé cette maquette pour une exposition à Marseille, Approximation Remontée (American Re-photographs) à la Straat Galerie en 2016, dans laquelle je réactivais certaines photographies du livre American Photographs (1938) de Walker Evans. Cette maquette fonctionnait aussi comme une reprise d’Etant donnés (1946-1966) de Marcel Duchamp. J’ai remonté ce décor dans la grande salle, vide, du Point du Jour pour l’enregistrer à l’identique de la photographie originale. C’est l’image qui est présentée dans l’exposition.

Elle fait jouer différentes transpositions, équivalences : l’image noir et blanc d’un magasin reconstruit en volume et en couleurs ; la maquette d’un studio de prise de vue photographiée comme en studio ; un studio qui est le lieu dans lequel la photographie est exposée ; et, finalement, une architecture commerciale aux États-Unis dans les années 1930 confrontée à celle des magasins d’enseignes qu’on aperçoit à travers la baie vitrée du Point du jour. 

Mes formes réactivent souvent des modèles photographiques ou des œuvres d’artistes reconnus. Ce n’est pas une attitude postmoderne (il n’y a ni vérité ni original, uniquement simulacre et copie). Je me pense dans une filiation, où il s’agit de la possibilité d’exercer son propre regard en s’appropriant une histoire et, pourquoi pas, en la réinventant. »  

 

Propos recueillis par Isabelle Bernini

 

> Camille Fallet, Standards, jusqu’au 27 mai à Le Point du Jour, Cherbourg-en-Cotentin