© Jean-Louis Fernandez
Entretiens Théâtre littérature

Claudine Galea

Avec Noircisse, l’écrivaine Claudine Galea, lauréate du prix de littérature dramatique ARTCENA, rejoue à hauteur d’enfant les drames de nos sociétés d’adultes. Une pièce aux allures de Club des 5 version contemporaine, sur fond de crise migratoire et d’inégalités sociales.

Par Thomas Ancona-Léger

Noircisse relate la rencontre de quatre enfants, d’origines sociales et géographiques différentes, sur fond de crise migratoire. Quel a été le déclencheur à votre écriture ?

« Cela fait des années que nous sommes traversés, secoués, par l’histoire de ces nouveaux arrivants comme je les appelle, car je n’aime pas beaucoup le mot « migrant ». Pour autant, je ne travaille pas à partir de sujets ni d’idées mais à partir d’humains en prise avec le monde dans lequel ils vivent. Pour Noiricisse, tout est allé très vite. C’est d’abord un prénom d’enfant, Hiver, qui m’est venu. Et j’ai tout de suite su qu’elle voulait « noircisser » tout ce qui dans notre société néolibérale apporte de la laideur au monde, comme ces énormes centres commerciaux à l’entrée des villes, ou ces boss qui se permettent d’appeler leurs employés à n’importe quelle heure du jour et de la nuit.

 

En quoi consiste le fait de « noircisser », est-ce un projet politique radical ?

« C’est politique à la mesure d’une enfant de 10 ans. Hiver est une gamine qui vit de plein pied dans la réalité. Noircisser, cela veut surtout dire qu’elle n’est pas dupe quand on cherche à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Au fond, ce qu’elle dit, c’est qu’avec des idées roses, on ne peut pas faire grand-chose, tandis que des idées noires on peut toujours les éclaircir. Je pense que les jeunes générations sont beaucoup plus conscientes des problèmes du monde que les précédentes. Du fait de l’éducation, du discours médiatique, mais aussi parce qu’il y a une vraie angoisse vis-à-vis du futur. J’espère et je souhaite qu’elle développe des formes d’engagement politique plus radicaux. Mais une radicalité qui permette de passer à l’action et qui ne soit pas simplement de l’ordre du discours.

 

Cette politisation accrue d’une partie de la jeunesse change-t-elle votre manière d’écrire pour le « jeune public » ?

« J’ai toujours eu pour habitude de ne pas prendre les jeunes pour infantiles, pour plus innocents et plus naïfs qu’ils ne le sont. On a longtemps considéré qu’écrire pour la jeunesse était « sous-écrire », ce n’était d’ailleurs même pas considéré comme de la littérature parce qu’il y avait ce côté infantilisant. À l’inverse, je pense qu’écrire pour la jeunesse doit se faire de la même manière que pour les adultes : dans les deux cas c’est un engagement à part entière.

 

Dans votre texte, on est d’ailleurs loin d’une vision irénique de la jeunesse puisque les protagonistes ont tendance à reproduire les mêmes préjugés que les adultes.

« La pureté ne m’intéresse pas, nous sommes des êtres impurs et c’est de ça dont il faut parler. Effectivement les enfants sont souvent très normatifs. Dans Noircisse, ils forment à eux quatre une mini société qui est à l’image de celle dans laquelle on vit. Mais à la différence d’un adulte, un enfant ne reste pas fermé au changement. C’est pour cela que l’histoire qui va se nouer entre eux va modifier leurs comportements.

 

Malgré les critiques de plus en plus répandues sur son caractère lénifiant, le terme de « littérature jeunesse » aurait donc encore un sens ?

« Il est vrai que cette critique est devenue un poncif. Mais cette littérature lénifiante existe toujours et il faut rester vigilant. La littérature jeunesse a encore un sens : lorsque j’écris pour les enfants ou pour les préadolescents – même si je me méfie de ces catégories d’âge – je laisse une fenêtre ouverte vers le beau, vers un changement possible. Car il existe encore chez l’enfant cette capacité à se modifier et à se transformer qui disprait ensuite chez l’adulte. Avec les années, on a tendance à se fermer, à acquérir des armes qui nous protègent plus qu’elles nous exposent. Les jeunes restent très exposés, très fragiles et en même temps capables de nous étonner. En ce sens, je pense que si l’on a une responsabilité en tant qu’écrivain, c’est de ne pas fermer la porte à l’avenir, à l’espoir. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille cacher ce qui ne va pas.

 

Dans Noircisse, vous évoquez la peinture d’artistes comme Turner ou de Constable. Quel rôle joue l’image dans votre écriture et pourquoi avoir choisi des œuvres si classiques ?

« Je ne peux pas écrire si ce qui vient en moi ne fait pas image. Parfois ce sont des images de rêve, ou tirées des journaux. Pour Au bord, j’étais partie par exemple d’une photographie prise dans la prison d’Abou Ghraïb. Dans le cas de Noircisse, ce sont des tableaux assez sombres aussi... On ne montre pas assez de tableaux aux enfants et encore aujourd’hui, c’est toujours un certain milieu social qui va dans les musées, ça n’a pas beaucoup changé.

Je suis restée sur des choses très classiques un peu par provocation, parce que justement plus personne ne va voir ce type de peinture et encore moins les jeunes. Je n’ai pas cherché à être pédagogique, mais simplement voulu mettre à portée de certains des choses qu’ils ne verraient pas. Et pourquoi pas le faire au théâtre ? Les spectacles jeunesse réunissent un public que le musée ne réunit pas toujours.

 

Vous écrivez aussi des romans. Comment le format de la pièce de théâtre s’est-il imposé dans l’écriture de Noircisse ?

« Parce que mes personnages sont des enfants, j’ai très vite su que ce serait du théâtre. Le théâtre est un lieu où l’on met directement le monde en débat, et cette microsociété que forment les quatre protagonistes a rapidement suscité chez moi l’envie d’une parole publique. Les adultes n’iraient pas voir du « théâtre jeunesse » s’ils ne devaient pas accompagner leurs enfants. Le terme théâtre tout public me semble en ce sens plus approprié car pour moi, le très bon théâtre jeunesse c’est du très bon théâtre tout court. »

 

Propos recuillis par Thomas Ancona-Léger

 

> Noircisse de Claudine Galea, Éditions espaces 34, Les Matelas, mars 2018. Grand prix de littérature dramatique jeunesse ARTCENA 2019