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Entretiens littérature

Voir tout à l'envers

Entretien avec l'auteure Emmanuelle Pireyre

Qu’est-ce qui sépare notre monde de celui de Frankenstein ? Des institutions européennes qui semblent prendre leur vie propre, des monstres de laboratoire, des citoyens chamarrés qui cherchent la solution à la vie en commun dans les jacuzzis autant que dans les « j’accuse »… Chimère d’Emmanuelle Pireyre est aussi une rêverie drolatique qui pousse son lecteur à réfléchir, avec le sourire, à l’étendue de ses pouvoirs, ne fût-ce que par sa capacité à imaginer.

Par Fanny Taillandier publié le 7 nov. 2019

Un de vos personnages dit dans le texte : « La technique la met bien profond au politique ». Est-ce une colère qui vous a poussée à écrire sur ce sujet ?

« Oui, une colère liée à un sentiment d’impuissance mêlée d’opacité, de voir advenir le non-souhaitable comme s’il était inéluctable. En 2014, j’avais proposé d’écrire pour le Libé des écrivains un article sur la demande d’autorisation d’un maïs transgénique parce que je voulais élucider cela : les populations européennes souhaitent en grande majorité ne pas manger d’OGM, plantes qui ont peu d’avantages et bien des inconvénients ; pourtant non seulement des firmes productrices proposent des dossiers de demande d’autorisation à la commission européenne, mais encore cette dernière dit se voir « dans l’obligation d’accepter » ces autorisations.

 

Il y a dans Chimère un tissage de différents genres. La quête métaphysique de Wendy fait signe du côté du conte philosophique, il y a aussi un lien entre Faulkner et les films d’horreur, qui va du côté du terrifiant et du fantastique… tout comme la créature hybride, mi-chien mi-humain, qui finit au Parlement européen… Pourquoi ces intertextes-là vous ont-ils été utiles pour traiter la question de la science et du politique ?

« Je dirais que je me sers simplement des imaginaires que je trouve à disposition ! Il y a notre monde réel, avec ses situations extraordinairement diverses, depuis les Manouches qui vivent en caravane, jusqu’aux couloirs en moquette des institutions, en passant par les data centers en surchauffe ou les chimères de laboratoires ; et étroitement entremêlé à ce réel, il y a le travail des imaginaires qui l’accompagnent, aujourd’hui et depuis toujours, les contes, les films, les séries, la fiction, la science et la science-fiction, et les textes religieux, qui lui donnent un sens, qui rassurent ou qui effraient. Si je rencontre une fiction du monde qui me plaît, qui m’étonne, qui enrichit ce que j’en sais, je la prends en considération et je regarde si je peux mettre à profit son énergie dans mon récit. C’est ce qui s’est passé avec William Faulkner : dans Sanctuaire (1931), il met en scène un gangster impuissant qui viole une jeune fille au moyen d’un épi de maïs. Il y a eu un court-circuit dans mon cerveau entre ce viol perpétré à l’épi de maïs, et les maïs OGM dont on ne veut pas, auxquels on a clairement dit non, mais qu’on bouffe quand même.

 

La chimère, c’est un monstre mythologique, mais c’est aussi un mot qui désigne la rêverie, le fantasme. On pense au titre célèbre de Goya, Le sommeil de la raison engendre des monstres. Comment avez-vous travaillé, sur cette question de la manipulation génétique, le lien entre science et irrationnel ?

« C’est le point qui m’a paru nodal : les chimères homme-animal sont des êtres qui ont nourri l’imaginaire humain avec la crainte de l’ambiguïté, que nous soyons confondus avec l’animal et le désir de marquer la frontière. Or pour la première fois dans l’histoire humaine, il est devenu possible de faire advenir dans le réel ces êtres autrefois mythologiques. Il faudrait écrire sur ce basculement, me suis-je dit, et Chimère insiste sur ce moment où les chimères ne sont plus chimériques. Une chimère de laboratoire prénommée Alistair fait irruption dans le réel et la vie quotidienne de Brigitte, une femme tranquille et sans histoires de Saint-Quentin en Yvelines. Cet été, on a appris que la loi japonaise autorisait à présent la naissance de chimères homme-animal dans les laboratoires de biologie. Il se trouve que lorsqu’autour de moi on a discuté de cette actualité, personne ne m’a dit : « Quelle formidable avancée technologique ! Quel fantastique progrès du droit ! » Tout le monde s’est exclamé : « Quelle horreur ! » C’est par exemple à l’aune de ce Quelle horreur ! qu’on mesure l’absence totale de rationalité qui habite parfois le progrès scientifique.

 

La narratrice et Wendy rédigent ensemble une lettre à Dieu dans une langue qu’on pourrait qualifier de technolyrique. Quelle place accordez-vous à l’humour ?

« Une place de tout premier plan ! Les sujets qui me tracassent, liés à la science, à la technique, à la politique, imprégnant nos vies, sont assez lourds et pas particulièrement comiques, c’est le moins qu’on puisse dire. Je crois même que, si je me penche sur leur cas, c’est parce qu’ils me semblent grever notre vitalité, notre liberté, nous confronter et nous contraindre à des modes de vie, des valeurs, que nous ne souhaitons pas voir advenir. Saisissant ces thèmes pesants voire carrément déprimants, je les malaxe, les croise, les tape contre le mur, jusqu’à ce qu’enfin s’en dégage une version où je me sens libérée de leur pesanteur. Et cette libération passe en grande partie par l’humour, du vivant plaqué sur du mécanique, pour reprendre à l’envers la formule de Bergson sur le comique.

Wendy, jeune femme qui vit en caravane dans la région parisienne, est un personnage qui envisage les coordonnées de notre monde avec ses valeurs manouches, constamment divergentes de nos représentations à nous autres, les gadjé. Dans la société, ceux que l’on nomme gens du voyage sont soigneusement séparés du reste de la population. En se retrouvant en contact, dans la fiction, avec le panel de citoyens, et avec la narratrice, Wendy crée des distorsions d’interprétation du monde. À un moment, pour arranger un peu les problèmes de l’Europe, elle projette d’écrire une lettre à Dieu lui-même ; et comme elle maîtrise mal la langue écrite, elle demande à la narratrice, c’est-à-dire à moi-même de rédiger la missive au Très-haut. Pas évident pour moi qui suis si rationnelle, de me mettre sous sa dictée à écrire une lettre au divin…

 

Dans Féérie générale et Foire internationale, vos précédents livres, les personnages apparaissent sur un mode qu’on pourrait dire de « panel », un peu comme dans Chimère, sauf que cette fois, il est constitué par un bureau européen et pas par l’auteur. Comment choisissez-vous ces panels ?

« Comme Balzac en a montré le modèle avec sa Comédie humaine inventoriant la diversité de la société française, j’ai le rêve que la littérature prenne acte de la diversité de notre société française contemporaine. J’aimerais qu’on montre dans les romans la cohabitation des modes de vie, des origines sociales et géographiques, non comme un problème mais comme une réalité plutôt excitante et une excellente nouvelle. Par ailleurs, dans mes précédents livres je me suis attachée à ce que ces personnages d’origines diverses ne répondent pas de manière trop évidente ou servile aux codes que leur extraction sociale est censée leur assigner. Chacun, avec sa lubie ou son indépendance d’esprit, sort du modèle préétabli.

Par exemple dans Féerie générale, le personnage de Batoule, la jeune fille voilée, est doublement insoumise : d’un côté elle se voile contre la volonté de ses parents ; de l’autre, elle joue du violoncelle dans un orchestre symphonique amateur et ne reste pas non plus dans le moule de la jeune fille musulmane. Pour Chimère, j’ai été très intéressée d’apprendre qu’il existait des modalités de démocratie participative où l’on tire au sort des panels de citoyens, comme celui qui se réunit en ce moment même pour se pencher sur la question du climat. J’ai donc mis en scène un panel de douze personnes tirées au sort, issues de milieux différents. Batoule est à nouveau présente, ainsi que Wendy la Manouche, ou encore une boulangère d’Asnières, un employé d’Amazon qui apprécie les drogues, un petit patron du bâtiment qui se remet d’un divorce, un bibliothécaire retraité, etc. Après le projet balzacien de décrire chacun dans son milieu, le panel tiré au sort offre quelque chose d’un peu utopique à la fiction : il propose de mélanger un échantillon de cette population variée et de laisser les uns et les autres échapper à leur ghetto social pour cohabiter quelques temps.

 

Chimère a été une performance vidéo avant de devenir un livre. Quelle est la place de la performance dans votre travail ?

« Au cours de l’écriture de chacun de mes livres, je prélève en parallèle certains thèmes que je tisse en un autre texte, plus court, plus simple, plus adressé, afin de le raconter en live à un public. J’y intègre de petits films vidéo préalablement tournés avec Olivier Bosson, et des chansons composées par Gilles Weinzaepflen. La performance consiste ainsi en un récit-discours adressé au public où s’insèrent ces petits modules de film et de musique.

Comme mon processus d’écriture est affreusement long et lent, la performance a une dimension revigorante, assez soulageante à vrai dire. Les motifs agencés et poncés pour le livre y trouvent une place plus concrète, directement livrée au public. Les mini-films servent aussi à montrer le réel imaginé dans le livre, comme une preuve paradoxale de son existence. Alistair par exemple, l’homme-chien, existe bel et bien : « Tiens regarde, je clique, et le voici se promenant au bord du lac de Saint-Quentin en Yvelines avec Brigitte sa maîtresse. »

 

Vous avez été proche de ce qui pourrait être considéré comme un mouvement, avec Jean-Charles Massera, Nathalie Quintane et d’autres, au tournant des années 2000, et dont la revue Nioques a été le creuset. Comment voyez-vous le champ de la littérature qu’on pourrait dire performative aujourd’hui ?

« C’est une très bonne idée de relier la performance scénique en littérature à la revue Nioques, comme aux éditions Al Dante et POL, c’est-à-dire à la manière qu’ont eue les auteurs publiés là, d’attacher une grande attention à la précision de la langue employée. Nathalie Quintane ou Jean-Charles Massera sont des auteurs qui prennent acte des usages de la langue dans la société et travaillent en littérature avec la variété de ces usages. En plus du champ important et vaste de la poésie sonore ou poésie action par exemple, ce qui m’intéresse particulièrement  dans le domaine de la performance, c’est lorsque cette précision d’usage de la langue, qu’elle prenne forme simple ou étrange, est restituée dans un discours prosaïque adressé au public. Quelque chose de l’ordre d’un entre-deux indécidable entre discours naturel et langue travaillée. J’ai entamé un travail universitaire à ce sujet, parce que des œuvres enthousiasmantes se construisent dans ce domaine et que je suis surprise du silence critique qui les entoure.

 

Vous avez construit une réflexion par rapport à la place de la documentation dans la littérature, aussi bien en écrivant sur Balzac, « forme ancestrale de Wikipedia » et point de départ de Comment faire disparaître la Terre (2006), que dans des textes plus directement théoriques. La littérature est-elle pour vous un art de la connaissance ?

« Oui je me documente largement, et certainement qu’écrire est pour moi un mode de vie qui consiste à apprendre des choses dans tous les domaines du monde qui nous entoure. Il faut dire que vivre à notre époque relève d’un haut niveau de technicité ! Ne serait-ce que pour faire ses courses, plus question de mettre un produit dans son panier sans se poser au préalable une avalanche de questions : D’où vient-il ? En quoi est-il ? Quelle est son empreinte écologique et quel contexte géopolitique a présidé à son apparition sur l’étalage ?

Cependant il me semble que le travail de l’art ou de la littérature déborde largement la description du réel que nous vivons. La dimension qui m’intéresse est celle où l’art rebat les cartes, fait des propositions, voit tout à l’envers, ne comprend rien, repense les choses complètement différemment. C’est là qu’intervient son effet désaliénant. Il faut donc certes compulser les documents et connaître les ingrédients du réel, mais pour les transformer, et leur nuire finalement.

 

Le panel des Français sélectionnés pour réfléchir à la question du temps libre, dans Chimère, choisit finalement d’incarner cette réflexion par le farniente le plus total. La narratrice de Comment faire disparaître la terre flirte aussi avec l’inaction. Est-ce une posture critique qui vous paraît efficace ?

« Le panel de Français dans Chimère est d’abord vexé d’avoir à réfléchir au Temps libre ; puis s’aperçoit après réflexion qu’en des temps de catastrophe écologique, s’abstenir d’agir et d’intervenir constamment sur notre pauvre nature malmenée, et apprendre à rester au calme, serait non seulement une sage posture philosophique, mais un plus indéniable pour la survie de notre espèce.

Moi qui passe mon temps à travailler et dont les journées ressemblent à celles du médaillé du travail Stakhanov, j’ai été particulièrement émue et convaincue par les plaidoyers pour la paresse que j’ai lus, en particulier L’éloge de l’oisiveté de Bertrand Russel. Il démontre que si chacun dans la société travaillait quatre heures par jour, ce serait amplement suffisant pour subvenir aux besoins de tous, et garantir un niveau de confort raisonnable laissant une large place au repos, à la contemplation, à l’art, à la réflexion, à la sociabilité. Alors au fait, pourquoi est-ce qu’on ne fait pas ça ? »

 

                                        Propos recueillis par Fanny Taillandier

 

> Chimère d'Emmanuelle Pireyre, éditions de l'Olivier, septembre 2019