Luca Pozzi, <i>Balzino Quasi Stellar Object</i> Luca Pozzi, Balzino Quasi Stellar Object © Cosimo Filippini.
Entretiens arts visuels sciences

Comprendre le cosmos

Le 29 mars, l’œuvre de Luca Pozzi a croisé la route d’une conférence d’astrophysiciens au Conseil européen pour la recherche nucléaire de Genève (Cern). L’occasion de le faire discuter univers, messages du cosmos et langages du ciel avec Aurélien Barrau, physicien, philosophe et poète.

Par Irene Panzani publié le 24 avr. 2017

 

Plus grand centre de physique des particules au monde, le Cern de Genève est aussi l’endroit où Internet vit le jour en 1989. C’est dans ce haut lieu que le jeune artiste milanais Luca Pozzi a déployé Blazing Quasi-Stellar Object, 4e épisode du projet curatorial The Internet Saga mené par le duo Francesco Urbano Ragazzi. Après plusieurs années de recherches auprès de scientifiques, dans plusieurs centres à travers le monde, c’est avec sa veste d’artiste que Luca Pozzi a finalement eu l’opportunité de figurer parmi les invités d’un congrès de chercheurs spécialistes de la matière noire et de l’étude des rayons cosmiques. Blazing Quasi-Stellar Object est une œuvre multimédia constituée d’une lecture-performance et d’un ensemble de sculptures (Fingers Crossed), un slide-show et un économiseur d’écran gratuit et téléchargeable sur le site de la Nasa.

 

 

Luca Pozzi, vous êtes artiste, Aurélien Barrau, astrophysicien. Qu’enviez-vous dans les disciplines de l’autre ?

Luca Pozzi : « La possibilité de rejoindre et former une communauté orientée vers des objectifs clairs grâce à un langage mathématique créatif, mais en même temps strict. Parfois, je trouve qu'il est difficile d'exprimer la rigueur du processus artistique, et c’est très frustrant. 

Aurélien Barrau : « Tout. Mais finalement je pense que la science ne procède pas d’une approche si différente de celle de l’art.

 

Où se rencontrent vos disciplines ?

L. P. : « Dans le fait de douter que la réalité est telle qu'elle apparaît. En fait, nous doutons d’une image et nous la remplaçons par une autre, conscients que plus que de trouver la vérité ultime, nous étendons les limites de notre imagination.

A. B. : « Je crois que nos disciplines sont à la fois infiniment différentes et convergentes. Elles sont différentes parce que les pratiques n’ont essentiellement rien à voir, les conclusions sont incommensurables et les langages sont disjoints. Mais elles sont aussi convergentes parce que dans tous les cas, on parle du monde. On parle du réel. On scrute les possibles.

 

Pourquoi avez-vous choisi Bacchus et Ariane de Titien pour la lecture-performance au Cern ?

L. P. : « On peut dire que toutes mes recherches sont nées en 2005, quand j'ai vu à la galerie nationale à Londres cette peinture étonnante de Titien. Même si je me déplace régulièrement dans l'espace et dans le temps, je suis perpétuellement devant Bacchus et Ariane. Quand je l'ai vu, j'étais paralysé, comme si, à ce moment-là, j’avais compris que toutes les interactions ne sont jamais univoques et que le fait d'observer un système signifie consommer ou transformer l'ensemble des informations qu’il contient. Cette découverte a élargi et relativisé mon sens profond des limites sensorielles.

À la base de la cosmologie multi-messagère, [qui consiste à utiliser différentes sondes (la lumière visible mais aussi les ondes radio, les micro-ondes, les infra-rouges, les ultra-violets, les rayons X et les rayons gammas) pour comprendre le cosmos – Nda], qui est aux fondements de mon projet, il y a toujours la nécessité d'observer une interaction provenant de sources différentes qui transcendent le « visible » auquel nous sommes habitués. Le Bacchus et Ariane de Titien agit de la même manière, nous pouvons le voir avec nos yeux, mais il nous porte à douter de la vue comme seul canal d'observation de la réalité. Cette peinture nous sollicite en cachant, parmi les personnages représentés, des citations tirées de différentes sources : la mythologie de Thésée, le Minotaure et Pasiphaé, le Laocoon de l’Enéide, l'histoire de Penthée narré par Euripide dans la célèbre tragédie des Bacchantes, etc.

Je perçois cette peinture comme un rassemblement de forces, comme une rencontre de particules de charge opposée sur le point d'entrer en collision et de produire quelque chose de nouveau et surprenant. On voit la scène figée dans le temps et nous pouvons sentir les nombreux détails, on peut se déplacer dans le labyrinthe conjonctif qui émerge naturellement dans nos neurones.

Bacchus représente l’inconnu, le chaos primordial, la mécanique quantique ; Ariane, la certitude de la raison, la familiarité de l'Occident, le déterminisme de la relativité générale. La tension qui crée l'attente de cette interaction inévitable combine les disciplines en créant un système d'analogies enchaînées, et les concentre dans une zone de seulement 175 x 191 cm.

A. B. : Cette cosmologie multi-messagère est essentielle à mes yeux - c’est un de mes axes de recherche - parce qu’elle s’inscrit dans une vaste démarche d’humilité : il s’agit de tenter d'observer le cosmos avec d’autres yeux pour découvrir son incroyable diversité. Les visages de l’Univers sont irréductibles les uns aux autres. Un peu comme Titien qui, précisément, quand il passe le doigt sur la toile sait qu’il donne à voir quelque chose que ni Michel-Ange ni Raphaël n’avaient encore imaginé. Il ne les dépasse pas, il ne les copie pas, il est ailleurs. Penser c’est toujours de frayer un chemin dans l’ailleurs. 

 

De quelle manière a été accueilli Blazing Quasi-Stellar Object par les invités du congrès ?

L. P. : « Je pense, d’abord qu’ils ont été ébahis. Ils ont été accueillis dans un endroit qu'ils connaissaient bien, mais qui avait été transformé : l'éclairage plus subtil, une série de sculptures camouflées dans des plantes artificielles sur scène, des éléments flottants avec des balles de ping-pong magnétisées sur leurs postes de travail. Sur leurs ordinateurs portables, il s’ouvrait automatiquement l’économiseur d’écran The Big Jump Theory, téléchargé du site de la Nasa et customisé avec le ciel de Fermi. Il trouvait un étrange personnage avec un chapeau bizarre qui buvait du lait au chocolat et qui montrait des collages numériques où des détails de peinture étaient collés à des morceaux de missions spatiales. Tout cela était accompagné d'une bande sonore de film hollywoodien qui était répétée de manière obsessionnelle en boucle. Au début, ils hésitaient à poser des questions. Ensuite, je répondais et je sentais que peu à peu, ils voyaient la situation de manière différente. Probablement, ils s’attendaient à ce qu’un artiste simplifie et représente leurs conclusions, et ils plutôt trouvé un processus parallèle, complexe lui aussi. L’expérience au Cern a donné lieu à des nouvelles conversations qui seront la base de projets à venir.

 

Vous avez instauré un dialogue prolifique avec la communauté scientifique depuis un bon moment. Comment s’est-il développé ? Était-ce plus stimulant que votre rapport avec la communauté artistique ?

L. P. : « C’est une relation qui s’est développée petit à petit. En étudiant la physique théorique, j'ai remarqué que beaucoup de conjectures qui semblaient solides au début étaient contraires les unes aux autres. J’ai donc décidé d'aller à la source et de rejoindre les gens qui avaient généré les idées originales. Il y a toujours une personne derrière une vision et parfois le contact humain est ce qui fait la différence. J'ai choisi les leaders d'opinion de certains groupes de recherche et j'ai commencé à les contacter. Ils ont presque tous accepté. De 2012 à aujourd'hui, j'ai voyagé, j’étais en pèlerinage d’une communauté scientifique à l’autre. Ces années ont été passionnantes, je me suis aperçu que nous sommes confrontés à la naissance d'une nouvelle théorie de la gravité. Après la physique théorique de Newton et Einstein, on est dans une étape décisive.

Tout cela nourrit profondément mes recherches, mais je ne peux pas oublier mes origines car je suis tombé sur la science grâce à l'observation de l'art du passé, qui est toujours allée main dans la main avec d’autres disciplines. Je crois à la connexion entre communautés différentes mais je ne veux pas négliger la mienne.

 

Aurélien Barreau, vous avez travaillé avec plusieurs artistes et vous vous êtes es intéressé au(x) monde(s) de l’art. Que pensez-vous de la communauté artistique par rapport à la communauté scientifique ? 

A. B. : « Je pense que les communautés n’existent pas. Il n’y a que des individus. Je côtoie dans mon travail de recherche en physique des gens extraordinaires. Vraiment magnifiques. C’est un régal. Mais il y a aussi une infime minorité de scientistes arrogants et bornés qui ne supportent pas qu’on réfléchisse sur la science et polluent la sérénité et l’honnêteté de la réflexion. Il faut faire avec ! Et dans le monde de l’art, j’avoue que je n’ai que des amis à ce jour… ! 

 

 

Propos recueillis et traduits de l’italien par Irene Panzani