<i>Cutlass Spring</i> de Dana Michel au FTA. Cutlass Spring de Dana Michel au FTA. © Jocelyn Michel
Entretiens Danse Performance

Dana Michel

La performeuse canadienne a présenté au Festival TransAmériques sa dernière création Cutlass Spring. Un solo qui vient taper comme une boule de bowling dans les quilles de la représentation de la sexualité et des codes sociaux. Rencontre à Montréal avec cette artiste à l’aura « brut » avant son départ pour Montpellier Danse.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 5 juil. 2019

Des chaises de jardins en plastique blanc, rigoureusement alignées, toisent un plateau roulant tout aussi blanc sous une lumière crue. Une silhouette renfrognée, calfeutrée sous une ample veste rouge et un short blanc, franchit le public et débarque sur le plateau central avec un subtil mélange de nonchalance et de détermination adolescente. Impossible de prime abord d’affirmer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. D’ailleurs, cela importe peu. En amazone sur un diable, elle entame un va-et-vient du bassin face aux rangées de chaises. À force du geste de bascule répété, le support avance, ouvrant la voie au déplacement. Tout au long de Cutlass Spring, Dana Michel teste. Entame une torsion du dos, de la cuisse ou du bras, la répète, met le corps entier à l’épreuve de son environnement, éventre un sac de draps accroché sous la planche – laissant s’éparpiller au sol tout un tas d’ustensiles domestiques. À la manière d’un enfant qui découvre les possibilités de son corps – qu’elles soient identifiées comme érotiques ou non – dans un espace donné, elle rend poreuse la frontière entre intériorité et extériorité, « féminin » et « masculin », comme entre la scène et le public. Tout en passant derrière les gradins, se roulant dans les interstices aux pieds des spectateurs, s’échappant dans les coulisses, détruisant l’agencement des objets – qu’elle jette, tord, confronte, caresse ou observe –  avant de remonter des pyramides instables, elle explore, déconstruit les évidences, lutte avec les entraves, au premier chef desquelles les vêtements, qu’elle enlève et revêt à l’usure de mouvements redécouverts. L’étonnement face au geste conduit la performance, que Dana Michel compose à la manière d'un sculpteur et qui ouvre une dialectique : désapprendre, réapprendre et s’approprier ; déconstruire, élargir, reconstruire. Avec Cutlass Spring, Dana Michel, ancienne sportive formée dans une école de commerce avant d’entrer au programme de danse contemporaine de l’Université Concordia à Montréal, signe sa troisième longue pièce. Avec toujours la même obsession : mettre au défi le concept d’identité mais aussi les codes, qu’ils soient sociaux ou artistiques.

 

Cutlass Spring de Dana Michel au FTA. p. Jocelyn Michel

 

Cutlass Spring aborde la question de la sexualité. Comment avez-vous pris en compte le paradoxe entre l’hypersexualisation de la femme dans les sociétés patriarcales contemporaines et les tabous qui entourent encore le sexe féminin ?

« Quand j’ai commencé à travailler autour de ces questions, je suis allée en Jamaïque pour comprendre le rapport entre la musique et la sexualité là-bas. Ces expériences, tout comme les personnes avec qui j’échange à ce propos ou encore les vêtements que je porte, vont colorer mes choix dans la création, mais pas forcément de manière très consciente. Ce qui m’importe, c’est ouvrir un espace de réflexion à propos de cette sexualité, de remettre en question ses représentations et de l’éclairer différemment.

 

Qu’est-ce qui vous a intéressé en Jamaïque ?

« Comme ma recherche part d’interrogations intimes, j’avais un désir de toucher un peu plus à mes racines caribéennes. Je ne suis pas née dans les îles, mais mes parents sont originaires de Sainte-Lucie. J’ai eu envie d’aller explorer les dance-halls – des endroits que je trouve hyper sexualisés. Il y a dix ans, j’ai vécu une expérience troublante dans une boîte de nuit à Sainte-Lucie : j’étais en train de danser seule et un homme s’est moqué de moi et m’a dit : “Qu’est-ce que tu fais ? C’est quoi ces mouvements ? Tu te crois sexy ?” Ça m’a vraiment déstabilisée : si je ne suis pas sensuelle avec un homme, la danse que je fais ne veut donc rien dire ? Parce que je ne suis pas habillée d’une certaine manière, je n’ai pas le droit d’aimer cette musique et de danser ? Je savais qu’à un moment donné il allait falloir que je revienne dans les îles pour réexpérimenter ces danses et ces univers, qui sont extrêmement codifiés, avec la personne que je suis maintenant. J’ai participé au festival Caribana à Toronto, un grand événement consacré à la musique caribéenne avec des parades, etc. Moi qui suis pudique, je n’aurais jamais cru que je serais capable de défiler en bikini avec plein de gens, c’était très libérateur, un lâcher-prise total ! Ça m’a changée et aidée à prendre confiance en moi. Il y avait une énergie et un pouvoir énorme : les femmes, qui participaient en majorité, dansaient pour elles-mêmes ! C’est la première fois que j’ai senti des hommes complètement perdus. Ils ne savaient pas quoi faire d’eux-mêmes, comment danser dans ces conditions, c’est triste. Ces expériences en Jamaïque ou au Caribana n’ont pas forcément influencé directement Cutlass Spring, mais m’ont permis de remettre en question ces codes-là, de m’assumer comme un être sexuel dans n’importe lequel de mes choix. Qu’est-ce qui est féminin ou masculin ? Moi je trouve ça sexy d’être habillée avec un vieux manteau très large.

 

Dans Cutlass Spring, vous entamez un mouvement qui peut sembler élémentaire, et vous le répétez jusqu’à le maîtriser de plus en plus. Comme s’il fallait désapprendre pour réapprendre autrement. Comment envisagez-vous l’espace de la scène ? 

« C’est un espace libérateur où soudainement tout est possible. Ce n’est pas une utopie mais pour moi, ça s’en approche. J’ai beaucoup plus d’espace sur scène que dans la rue ou dans les échanges sociaux quotidiens. Je peux changer et déconstruire ces codes, en créer de nouveaux, me réapproprier le temps tout en étant dans une interaction intense avec les gens. La scène offre la possibilité de regarder un être ou une situation de manière cinématographique. Au cinéma, tu es capable de t’asseoir et de regarder la vie de quelqu’un comme dans un laboratoire. Au quotidien, ça ne serait pas “normal” si d’un coup je me mettais à fixer ton genou ou ta main… Je trouve de plus en plus important d’être capable de regarder les gens en détail, de saisir des corps, la manière dont ils transpirent par exemple, ça donne énormément d’informations sociales. Tout le monde n’a pas envie de ce genre de partage. À Bruxelles par exemple, certaines personnes du public ne s’attendaient pas à ce que je proposais. Elles ont été mal à l’aise voire choquées : “Il y a une vraie personne nue qui bouge à mes pieds. Qu’est-ce que je fais avec ça ?” Les codes de l’espace extérieur et les tabous sociaux viennent avec le public.

 

Vous composez de manière intuitive, vous écrivez avoir une approche “brut” de la danse. Qu’entendez-vous par-là ? 

« J’ai commencé à danser à 25 ans, via le programme de danse contemporaine de l’Université Concordia à Montréal, après des études de commerce et une pratique sportive intense [dans le football et la course – Nda]. Je n’avais aucun bagage en histoire de la danse ni intériorisé certains codes chorégraphiques. J’ai dû construire seule mon rapport à l’art, ça m’a donné énormément de liberté dans la création des mouvements. Je construis mes enchaînements comme un bric-à-brac d’éléments qui n’appartient pas nécessairement au langage de la danse. La manière dont j’agence mon appartement, utilise les tissus ou autre matériel chez moi, influence mon travail. Les artistes bruts travaillent avec ce qu’ils ont sous la main, leurs peurs, leur intuition… Ils ont une vision qui leur est propre. Aujourd’hui, ça fait presque 20 ans que je suis dans le domaine mais mes racines sont là et je ne les ai pas perdu. Je suis assez indépendante et têtue, ce qui me préserve des influences du milieu chorégraphique.

 

  

Dans chacune de vos pièces, il semble y avoir une logique chromatique. Le rouge et le blanc dans Cutlass Spring, le jaune et le blanc dans Yellow Towel… Quel est votre rapport à la couleur ? 

« C’est une obsession. Les couleurs sont les premiers choix que je fais. Les objets, le matériel, les lumières vont être influencés par elles. C’est une manière de me guider. La sexualité est un vaste sujet, ça peut partir dans tous les sens. Choisir une couleur me force à prendre une direction.

  

Il y a aussi une dimension presque clownesque dans la façon faussement maladroite dont le personnage se meut parfois, dont il compose sur scène avec des objets qu’il sort de ses vêtements ou d’un recoin de la scène. 

L’humour est ce qui influence le plus ma manière de bouger, depuis toujours. Souvent, le moteur d’une création, ce sont des blagues même si ça n’apparaît pas forcément dans le spectacle. Il y a dix ans, j’avais créé une performance sur la base d’une plaisanterie, les spectateurs l’avaient pourtant trouvée très noire, ils y avaient vu un rapport au viol. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’affirmer cette dimension dans mon travail, que l’humour ne devait pas seulement être un moteur personnel, mais un ressort pour inclure davantage les gens. L’humoriste afro-américain Dave Chappelle est une référence importante pour moi : il a poussé l’absurde jusqu’au génie, il est tellement juste dans sa manière d’être politiquement hardcore ! Certaines situations quotidiennes peuvent être aussi de véritables spectacles. Aujourd’hui par exemple, je marchais dans un parc, il y avait cet écureuil posé sur une poubelle qui me regardait avancer du coin de l’œil, super stressé, figé dans une position particulière. Dès que je suis partie, il est tombé. Le système nerveux de l’animal, l’objet sur lequel il était posé, le moment où je suis passée, le timing particulier…  Tous ces éléments ensemble peuvent créer des choses infinies ! Sur scène, quand je mets des éléments disparates ensemble [une canette de soda, des glaçons, un poste de radio… – Nda], en live, avec des gens qui ne sont jamais les mêmes, qu’est-ce que cela peut produire ? Ce sont ces petits détails, des micro-possibilités qui s’ouvrent à l’intérieur d’une situation, que je trouve fascinants. À chaque représentation, je suis surprise par ce qui arrive, en particulier avec Cutlass Spring qui est beaucoup plus ouverte que mes pièces précédentes, ça peut être assez flippant. 

 

Toutes vos performances sont des solos. Qu’est-ce qui vous attire dans ce format ? 

« Dans le cadre d’un solo, je suis libre de faire n’importe quoi avec mon corps. Je connais cette matière, je peux la travailler de manière plastique et pousser ma recherche toujours plus loin. Je peux être moins prudente ou moins politiquement correcte. Je suis le boss. Je n’oserai pas demander à un autre interprète de faire ce que je demande à moi-même. J’expérimente mes mouvements et les jauge en direct. Quand tu as cette liberté-là, c’est difficile de faire autrement : dans la création, je ne veux pas avoir de barrières.

 

Cutlass Spring de Dana Michel au FTA. p. Jocelyn Michel

 

Vous êtes seule mais vous interagissez avec beaucoup d’objets. Comment les considérez-vous ? 

« Je suis une personne très motivée par le visuel, le côté plastique des choses. Je suis incapable de fonctionner comme il faut si les éléments de mon environnement ne sont pas agencés d’une certaine manière. Les objets m’aident à me projeter dans un espace, ils sont la continuation du “je”. Quand j’observe mon fils, je vois bien qu’il a besoin de quelque chose, ne serait-ce qu’un caillou, pour activer son être. Juste avant la performance, je ne m’échauffe pas, je réagence le matériel pour me calmer et réfléchir. Je suis beaucoup plus proche des arts plastiques que de la danse en réalité. La première chose que je demande quand j’arrive dans le théâtre qui accueille une de mes créations, c’est “Combien d’accessoires avez-vous ?”

Au début, j’étais critiquée au prétexte qu’une pièce de danse ne nécessite pas autant “d’accessoires”. Mais je me fiche de comment on catégorise mon travail, je fais ce que je fais, c’est tout ! Ces accessoires font partie intégrante de la performance, au même titre que le son ou la lumière. Les objets que je choisis sont très souvent chargés de souvenirs de famille mais aussi de tout un tas de codes sociaux. Pour moi, ils font des connexions entre les sphères de l’intime et du collectif. Les réutiliser, c’est une manière de composer des archives informelles. Toutes les cultures et sociétés n’ont pas accès à cet espace mental et physique structurant : avoir des archives est un privilège. Quand on fouille l’histoire du dub, par exemple, tout est un peu mélangé, parfois contradictoire, parce que cette mémoire se transmet par la parole, au fil des conversations. Il y a quelque chose d’extrêmement riche et libre dans ce processus qui érode l’idée de propriété : cette histoire peut-être la mienne aussi. C’est plus partageable. »

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier 

 

> Cutlass Spring de Dana Michel a été présenté du 31 mai au 3 juin au Festival TransAmériques, Montréal (Canada) ; les 5 et 6 juillet à Montpellier Danse ; du 10 au 11 août au festival ImPulsTanz, Vienne (Autriche)