Entretiens politique

Daniel Adjerad

En opérant quelques détours historiques, le philosophe déconstruit le concept de dette qui nous envahit au quotidien. Il dessine alors d’autres usages possibles, presque acceptables.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Charles Sarraute

 

Crise de la dette, endettement des étudiants, dette à l’égard de nos parents, ou de la société qui nous « assiste » : on est cerné. Est-il possible de sortir de la dette ?

 « À mon avis, non. Et je crois qu’on n’a pas non plus intérêt à en sortir. Le discours ambiant rabâche qu’il faudrait absolument rembourser les dettes, comme s’il existait un horizon de monde sans dette. C’est débile. Des dettes, il y en aura toujours car elles sont constitutives du lien social. La question, c’est : quelles dettes on veut ? Comment on les met en place ? Qui est en mesure d’imposer les dettes les plus légitimes ? Aujourd’hui, la dette la plus légitime est la dette monétaire. Par dette, on entend d’abord ce que l’on connaît et qui correspond à notre économie financiarisée, à savoir‑ : un créancier qui fait un prêt d’une valeur monétaire à un débiteur et attend de celui-ci qu’il lui rende le montant de ce prêt, plus un intérêt. Mais depuis Nietzsche, on sait que le mot dette a aussi des connotations liées à d’autres considérations, comme la morale ou la religion. Il a notamment souligné qu’en allemand le même mot – « Schuld » – est utilisé pour parler de la dette et de la culpabilité.

S’il existe un ressort de culpabilité identique, dette morale et dette monétaire ne fonctionnent pas pour autant de la même manière.

 « Non. Prenons un exemple. Les théologiens catholiques se sont intéressés très tôt à la question de l’ « usure ». Et pendant très longtemps l’Église a interdit ce qui est au cœur de notre capitalisme : prêter de l’argent et le récupérer avec des intérêts. Pour autant, la dette religieuse existait bel et bien. Un des arguments de cette interdiction, qui date du XIIIe siècle, est très intéressant. En substance, c’est l’idée que ce que tu veux, quand tu empruntes, c’est gagner du temps. Tu ne veux pas attendre pour acheter quelque chose, tu le veux maintenant. Les théologiens considèrent alors que l’intérêt, c’est un prix ; et que s’il y a prix, c’est qu’il y a marchandise : l’usurier t’a vendu une déformation du temps. Il a donc vendu quelque chose qui ne lui appartient pas, puisque le temps appartient à Dieu. Ce n’est qu’à partir du moment où la croyance en Dieu diminue que la dette monétaire devient acceptable.

En quoi consiste cette dette à Dieu ?

 « La religion chrétienne postule que Dieu a tout donné : le monde, la possibilité de tout faire, et même d’aller contre lui, de blasphémer. Pour racheter les péchés des hommes, il a même donné son fils. Par ce don excessif, irremboursable, il fait des croyants ses obligés. Ils doivent donc lui rendre des choses, qui ne sont pas des cadeaux, pas des fêtes ni de l’argent – quoique ! Ils doivent lui rendre gloire. Ils doivent le payer par des marques de respect en lui rendant hommage, constamment, en vivant selon sa volonté et en remboursant par des actes de la même nature, c’est-à-dire sacrificiels. Et là, il n’y a pas de limite.=

S’il est possible, aujourd’hui, d’être surendetté, il y a quand même une limite à la dette monétaire. Du moins elle est quantifiable.

« Exactement : on ne rend pas de la même manière, on ne rend pas la même chose, et pas dans les mêmes quantités. Pierre Bourdieu est le premier à avoir différencié l’économie des biens monétarisés et matériels de l’économie des biens symboliques. Dans le cas de la première, les dettes sont contractualisées et explicites ; pour la seconde, les dettes fonctionnent selon les modalités du don/contredon et sont alors implicites, refoulées même parfois. Bourdieu dit « déniées ».

 Pour autant, on peut les rassembler sous une définition commune. La dette, c’est « l’imposition de rendre », c’est « tu me dois ». Qui dit imposition, dit violence, mais c’est une violence formalisée et canalisée, à propos de laquelle on s’accorde tellement qu’on ne voit même plus que c’est une violence. En même temps, c’est aussi une canalisation de la violence. Sans l’institution de la dette, nous serions dans l’état de nature : on pourrait prendre tout ce qu’on voudrait, à tout le monde et n’importe quand. Si le système de dette, au sens large, est l’institution qui permet de créer une société, cela ne veut pas dire que tout système de dette est monétaire.

Un autre système est-il possible ?

 « Les premières analyses de Pierre Bourdieu portent sur les Kabyles, en Algérie, dans les années 1950. S’ils utilisent peu la monnaie, ils ont un système de dettes d’honneur. Exemple : je suis un paysan et je vous donne une vache. Dans notre système, on aurait l’impression que c’est moi qui suis le créancier. Puisque vous êtes débiteur, vous allez devoir me rendre la vache, avec ou sans intérêts. Mais pour les Kabyles, c’est celui qui reçoit la vache qui fait crédit à celui qui la donne. Il lui fait crédit de son temps et des soins accordés à l’animal. C’est celui qui se sépare de la vache qui est l’obligé, car pendant ce temps il peut se reposer ou partir en vacances, et c’est lui qui devra rendre, plus tard, s’il tient à son honneur. Ce système de dons/contre-dons symbolique fonctionne à l’inverse du nôtre. Et cela change radicalement notre façon de penser.

La philosophie bouddhiste, avec la notion de karma, induit le même genre de changement radical de pensée. On donne et c’est le destin qui rend.

 « Dans ce cas, la dette est contractée à l’égard du « tout ». Ce que tu donnes à une partie locale, le tout te le rendra sous la forme d’un contre-don, sans que tu saches à quoi t’attendre en retour. Tout ce qui t’arrive sera certes en fonction de tes actions, mais pas en fonction de tes attentes.

Même sans référence à cette philosophie orientale, de nombreux échanges, dans le monde contemporain, dépassent la dette monétaire. Prenons le financement participatif sur Internet : on y donne de l’argent et en retour on reçoit des goodies ou des marques de prestige. Je vous aide à financer votre film, en retour vous mettez mon nom au générique. Les systèmes d’échanges pirates fonctionnent aussi en dons/contre-dons et relèvent presque du potlatch. Une équipe de sous-titreurs donne de son temps pour faire les sous-titres d’une série qui a été piratée et d’autres équipes, en échange, vont essayer de donner davantage, par exemple en écrivant de meilleurs textes, mieux calés, plus précis. Ces échanges peuvent aller jusqu’à créer des rivalités.

L’existence de compétition implique-t-elle qu’il n’existe aucun don désintéressé ?

« Même dans le cas de ces transactions symboliques, il y a un intérêt. Bourdieu montre bien que cet intérêt ne doit pas être confondu avec une compensation exclusivement financière et utilitaire. Pourtant, il s’agit tout de même d’un intérêt… symbolique. Celui qui donne, apparemment sans compter, qui sacrifie de son temps et n’attend rien en retour, va de facto acquérir une certaine forme de prestige. On peut donc dire que celui qui donne sans compter a paradoxalement « intérêt à ce désintéressement ». Les rivalités dont on parlait sont d’abord des luttes pour la reconnaissance et la légitimité.

Vous dites qu’aujourd’hui les dettes les plus légitimes sont les dettes monétaires. Elles sont pourtant les plus contestées.

 « Au moment de la crise des dettes du tiersmonde, dès 1982, on a réactualisé le concept de « dette odieuse » inventé, notamment, par le juriste Alexander Nahum Sack au début du XXe siècle. Selon lui, l’absence de critères juridiques empêche de considérer certaines dettes comme légitimes : il faudrait prendre en compte la nature du régime politique, l’existence de bénéfices et les complicités entre les créanciers et les débiteurs. Si les dettes ont été contractées par un tyran ou un despote, si elles ne servent pas l’intérêt général ou s’il y a collusion entre les créanciers et les débiteurs, alors les dettes sont illégitimes.

Dans le cas de la Grèce, peut-on parler de « dette odieuse » ?

 « Ce qui est sûr c’est que dans ce cas, les créanciers étaient complices : Goldman Sachs a aidé à maquiller les comptes de l’État et a ensuite parié contre la Grèce quand le pays était en crise. Il est plus difficile de considérer que le pouvoir était tyrannique. Dans son ouvrage Le Système dette, Éric Toussaint propose d’ailleurs de supprimer ce premier critère. En 2014, un audit de la dette française a été publié pour savoir quelle était, selon ces critères, sa part de créances illégitimes. Selon un article du Monde diplomatique, cette part de dettes contractées pour de mauvaises raisons s’élevait à 59 %.

Alors pourquoi ne pas tout simplement annuler ces dettes ?

« Comme le montre très bien l’anthropologue David Graeber, il y a toujours eu des annulations de dettes, périodiquement. Les nouveaux rois arrivent au pouvoir, détruisent les tablettes et on repart à zéro. La question qui se pose aujourd’hui, c’est celle de la pérennité du système. Si vous annulez une dette et que vous restez dans le même système monétaire, les taux d’intérêts risquent d’augmenter. Si vous ne remboursez pas une dette, les taux de vos emprunts suivants peuvent devenir exorbitants, même si ça n’a pas toujours été historiquement le cas. D’autant qu’annuler une dette monétaire n’affecte en rien l’obligation morale qui lui est associée. Les pays en défaut de paiement trainent l’étiquette de « mauvais payeurs ». « C’est le paradoxe. On est focalisé sur le fait que la seule dette qui compte c’est la dette monétaire et, en même temps, pour obliger à payer, on fait jouer tous les ressorts de la dette morale, y compris le vocable, ce qui prouve qu’on ne peut pas se débarrasser de la dette symbolique.

Justement, ce recours systématique à un vocabulaire moral pour justifier les dettes monétaires, même « odieuses », n’est-il pas un signe de plus que les dettes financières ne nous paraissent plus aussi légitimes ou évidentes qu’il y a quelques années ?

« Bien sûr ! Notre système économique a failli s’écrouler en 2008 avec la crise des subprimes. On oublie, mais il a vraiment failli foutre le camp. Ce qui l’a sauvé, c’est qu’on n’a pas demandé de contrepartie aux banques. On pensait que ces institutions allaient avoir de l’honneur, réinvestir cet argent, mais non. Et pourquoi ont-elles cru qu’elles pouvaient se passer d’honneur ? Parce qu’elles ont réalisé qu’en face les États étaient devenus leurs obligés. On a sauvé les banques, on s’est encore plus endetté, et puis on a oublié… »