© School of Moon de Eric Minh Cong Castaing, © Marc da Cunha Lopes

Danser avec les robots

Dans School of Moon, Eric Minh Cuong Castaing explore le « corps robotique » en peuplant le plateau d’enfants et de robots. Entre danse et nouvelles technologies, rencontre avec un chorégraphe qui projette sur scène de nouvelles utopies.

Par Audrey Chazelle

 

Pouvez-vous nous parler de la distribution de School of Moon ?

C’est une pièce pour une population de robots – notamment deux Poppy et deux NAO – des danseurs  – Ana Pi et Gaétan Brun Picard  –  et des enfants. Le groupe d’enfants est différent à chaque fois. Au Ballet National de Marseille où sera présentée la pièce pour la première fois, il y a deux groupes : l’un amateur, une classe primaire du quartier populaire de Bellevue, et un autre groupe formé par le premier cycle de danse classique qui pratique la danse classique une heure et demi par jour depuis deux ans. Du coup, il y a une dramaturgie qui est basculée par une scission entre une énergie de cour d’école et une énergie de corps académique. Il s’agit d’un geste esthétique, pas social, ni politique.

 

Quelles sont les caractéristiques des robots Poppy et NAO ?

NAO et Poppy sont des robots français. Le NAO est très répandu mais il n'y a que 22 Poppy en France. Ce dernier est intéressant car, c’est un vrai danseur contemporain. Il a trois articulations dans le dos, il est beaucoup plus fin que le NAO, on dirait presque une marionnette-poupée, le squelette est tout blanc… Et par ses articulations, il a une souplesse dans le corps, il est moins monobloc, mais moins sûr de lui quelque part

 

Comment les enfants se sentent-ils avec les robots ?

Pour eux, c’est très naturel. C’est comme des poupées ils jouent avec. Et un robot Poppy est un robot de recherche, ce n’est pas un Nao tout lissé, il a des câbles qui sortent, on voit son squelette. Mais ils adorent et ils en prennent soin !

 

Comment composez-vous vos tableaux ?

Je suis partie d’un espace blanc, d’une sorte d’utopie de laboratoire artistique qui serait menée par des jeunes corps. Après, je me suis demandé pourquoi on projetait autant d’humanité dans ces machines. Il y a pourtant juste des algorithmes, une mécanique, il n’y a pas d’intelligence, pas d’amour, rien. C’est la question de la représentation de l’humain qui m’intéressait et j’ai voulu la rattacher à l’histoire, à l’art, qui a déterminé non pas des tableaux, mais des ères dans la création. Les enfants et danseurs sont ralentis dans leurs mouvements pour qu’on ait presque l’impression que les robots sont plus vivants. La relation de l’humain et du non-humain peut apparaître émotionnellement au spectateur. L’image humaine du robot peut se superposer à l’image non-humaine de l’enfant. On travaille la lenteur. C’est ainsi que la sensation s’écrit. Dans la lenteur, le mouvement devient une force à projeter.

 

Votre équipe de création aujourd’hui intègre autant les scientifiques que les artistes ?

Dans l’idée de travailler avec des robots je suis allé à des colloques sur la robotique, j’ai rencontré des « roboteurs » très différents. Il y a eu deux rencontres particulièrement intéressantes pour moi, celles de Thomas Peyruse et de Sophie Sakka. C’est avec cette dernière que l’on a réalisé notre première recherche avec les Nao. C’est là que j’ai commencé à réfléchir à cette communauté post-humaine. Thomas Peyruse est un roboticien indépendant, il est aussi mime-clown. Etonnant. Il avait donc déjà une grande appréhension de la scène. Et je peux dire que vraiment s’il y a plus geek (j’entends passionné) que les artistes, ce sont les scientifiques !

 

Était-ce évident de travailler ensemble ?

J’ai appelé certaines personnes qui ne comprenaient pas du tout l’utilité de la recherche esthétique, et j’ai finalement rencontré Jean-Paul Laumond, directeur de recherche au CNRS-LAAS de Toulouse, avec Olivier Stasse. C’est avec eux que nous travaillons sur le HRP2, un robot de taille adulte avec lequel on souhaiterait chorégraphier une séquence très précise de danse contact homme-machine. Et là il y a un véritable ping-pong entre les chercheurs et nous. Il y a un très gros verrou scientifique sur la question du contact. Ce travail sur la relation entre le corps mou du danseur qui doit gérer sa dureté, son maintien, sa pression, son poids et le robot c’est une première pour la science et pour la danse !

 

Il y a donc bien une réciprocité d’intérêts pour les collaborations arts/sciences ?

Les danseurs avec lesquels j’ai travaillé ont réussi à faire des choses avec les robots que les scientifiques en deux ans de recherche n’avaient pas encore pu faire. On a travaillé sur le relâché du corps du robot et on a même réussi à le faire ramper, la communauté scientifique n’avait jamais réussi. On avance donc ensemble !

 

Les partenaires scientifiques sont nombreux et vous n’achetez pas les robots. Est-ce qu’on pourrait parler de « placement de produit » ?

Nous n’avons pas de contrat sur l’image du robot non plus, comme ça peut être le cas parfois, chez Aldebaran (NAO). Mais c’est vrai que tous les partenaires ont envie que cette population de robots, sur scène, soit représentative des robots français.

Propos recuillis par Audrey Chazelle 

> School of Moon, de Eric Minh Cuong Castaing, le 10 avril à Stereolux, Nantes